Inondations à Dakar : Quand l’information scientifique se heurte à l’amnésie urbaine Dr. El Hadji Ousmane Ndiaye, Géographe-Hydrologue

La pluie déclencheur   Après les pluies 4 octobre 2026, la région de Dakar fait face à un phénomène hydrologique extrême, ravivant le spectre des inondations dévastatrices de 2005 et 2012. Cette catastrophe a été déclenchée par le passage de cellules convectives intenses qui ont généré d’importantes quantités de pluie en seulement 24 heures. Le réseau pluviométrique de la presqu’île a enregistré un cumul de 137.5mm à la station synoptique de Dakar-Yoff, 106.5mm à Mbao, 111mm à Keur Massar, 107mm à Guédiawaye et un pic de 142mm à Rufisque.

L’amnésie urbaine face à la mémoire de l’eau : les racines du désastre dakarois

La vulnérabilité intrinsèque de la presqu’île du Cap-Vert résulte de la convergence de trois facteurs physiques: la dépression topographique de la grande Niaye de Pikine ; une nappe phréatique sub-affleurante dans beaucoup de quartiers et l’existence d’anciens talwegs appartenant à un réseau hydrographique qui s’est temporairement asséché. À cette fragilité physique s’est greffée une urbanisation fulgurante, matérialisée par un bâti civil et des infrastructures denses qui ont colonisé les exutoires naturels et surtout, les zones d’infiltration prioritaires.

C’est le cas des systèmes dunaires meubles des Parcelles Assainies, de Grand Médine, de Cambérène et de Guédiawaye dont le pouvoir d’absorption de l’eau a été totalement annihilé par l’imperméabilisation.

L’étalement urbain a également obstrué le couloir de drainage gravitaire historique de la zone de Grand Yoff qui transitait de la Foire vers la Zone de Captage et la Cité Bellevue avant de s’épancher dans son réceptacle final, la baie de Hann.

De la même manière, beaucoup de bas-fonds marécageux de Hann Maristes, de Thiaroye, de Pikine, de Guédiawaye et de Keur Massar ont été remblayés et convertis en zones résidentielles denses.

De surcroît, la construction de certaines infrastructures de transport a créé des digues qui segmentent les bassins versants, coupent les lignes d’écoulement et emprisonnent après de fortes pluies d’importants volumes d’eau au cœur même des quartiers.

Pour comprendre comment une telle occupation de l’espace a pu être tolérée, il faut remonter quelques décennies en arrière. La vulnérabilité de Dakar et sa banlieue s’enracine dans l’amnésie urbaine héritée des cycles de sécheresse entre 1970 et 2000.

Durant cette période de déficit pluviométrique prolongé, la crise agricole a entrainé un exode rural sans précédent à partir de l’intérieur du Sénégal. Lapresqu’île du Cap-Vert étant sous la pression démographique, les populations ont commencé à coloniser de manière sédentaire les dépressions et anciens lits de cours d’eau exondés, pourtant classés non aedificandi (inconstructibles).

L’absence de planification prospective a entretenu l’illusion d’une sécheresse permanente et aujourd’hui, les précipitations extrêmes déclenchent une tentative de retour à l’équilibre hydro-morphologique initial, brisant brutalement le refus de voir la réalité en bétonnant ces zones à risque.

 

L’arsenal scientifique face à la crise des inondations

Cette crise récurrente des inondations dans la région de Dakar met en lumière un fossé persistant entre l’ingénierie et la production scientifique locale développée au sein de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar par des hydrologues de renom.

Dès 2011, le Docteur René Ndimag Diouf a délimité l’ensemble des bassins versants de la presqu’île du Cap-Vert, tout en quantifiant rigoureusement leurs bilans hydrologiques (calcul des lames d’eau écoulées, des coefficients de ruissellement et des volumes écoulés).

En 2012, Honoré Dacosta, hydrologue et Enseignant-Chercheur au Département de Géographie de l’UCAD a déterminé la structure de l’averse mémorable du 26 août qui avait généré 161 mm à Dakar-Yoff, tout en alertant sur une forte augmentation de l’occurrence des pluies extrêmes au Sénégal. A l’Est de la région, les travaux du Docteur Halima Laaroubi dès 2007 dans les bassins versants de Rufisque ont permis de tester et de valider des modèles conceptuels complexes pour quantifier les crues urbaines.

Le consensus scientifique établi par ces troischercheurs en hydrologie urbaine associant les travaux des Docteurs Ansoumana Bodian, El Hadji Ousmane Ndiaye et Anastasie Mendy démontre un principe hydro-météorologique fondamental: le facteur déterminant dans les inondations pluviales en milieu urbain n’est pas le cumul pluviométrique journalier brut, mais l’intensité instantanée de la précipitation, c’est-à-dire sa cinétique et sa répartition en fonction du temps qui est une variable mesurée par la pluviographie.

En étendant l’étude statistique des pluies aux stations météorologiques majeures du réseau national (Thiès, Diourbel, Linguère, Matam, Ziguinchor, Kédougou, Kaolack, Nioro, Bambey, Tambacounda, etc.), ces chercheurs ont accompli un travail d’envergure qui a permis de formaliser :

  • Les courbes IDF (Intensité-Durée-Fréquence): Une synthèse statistique de l’information pluviographique qui permet aux ingénieurs de connaitre les périodes de retour des pluies critiques et de dimensionner correctement les ouvrages d’assainissement pluvial ;
  • Les hyétogrammes de projet : Des graphiques représentant la distribution de l’intensité de la pluie dans le temps, constituant aussi des données d’entrée pour les programmes informatiques de modélisation pluie-débit des bassins urbains non jaugés, c’est-à-dire dépourvus de stations de mesure ou de stations limnimétriques.

La règle d’or des sciences de l’eau reste ainsi immuable : Il est impossible de gérer un risque hydrologique dans un bassin versant sans le quantifier au préalable, et cette quantification exige une compréhension fine de la manifestation temporelle des pluies, c’est-à-dire la structure des averses.

Cette exigence de rigueur scientifique s’inscrit actuellement dans le cadre global et alarmant du changement climatique. Si de nombreux hydrologues et climatologues accréditent une ré-augmentation des cumuls pluviométriques annuels dans la bande sahélienne depuis 2000, ce qui marque une rupture nette avec les cycles de sécheresse depuis 1970,la nature intrinsèque de l’aléa a muté.

Les rapports successifs du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) pour la sous-région et les modélisations de l’éminent climatologue sénégalais, le Professeur Amadou Thierno Gaye démontrent que le réchauffement global renforce le contenu en eau de l’atmosphère, modifiant structurellement le régime de la mousson ouest-africaine. Les projections climatiques régionales mettent en évidence une tendance lourde qui se manifeste par une contraction et un décalage de la durée temporelle de la saison des pluies, couplée à une recrudescence d’événements pluviométriques extrêmes. En clair, il pleut sur des périodes plus courtes, mais de manière infiniment plus violente.

C’est précisément cette agressivité pluviométrique qui sature instantanément les infrastructures d’évacuation dakaroises, dont le dimensionnement repose souvent sur des normes obsolètes qui ignorent les nouvelles réalités de l’aléa hydro-climatique. Dès lors, persister dans la mise en œuvre de politiques d’aménagement du territoire et d’urbanisme sans indexer les plans directeurs sur les invariants et les projections de la recherche universitaire condamne irrévocablement la presqu’île du Cap-Vert à subir l’incessante et destructrice revanche de ses marigots.

 

Contribution

Dr. El Hadji Ousmane Ndiaye

Géographe-Hydrologue

Email: ndiayeelhadjiousmane@yahoo.fr

Dieyna SENE
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