On entend souvent que l’essentiel de la richesse créée au Sénégal serait capté par les entreprises étrangères. Les données racontent une histoire bien différente. D’après nos calculs réalisés à partir de la base World Development Indicators (WDI) de la Banque mondiale sur la période 2015–2024, plus de 90 % de la richesse additionnelle créée chaque année demeure dans l’économie sénégalaise.
Lorsqu’on parle de croissance économique, on se réfère généralement au produit intérieur brut (PIB), c’est-à-dire à la richesse créée sur le territoire national. Mais le PIB ne correspond pas exactement au revenu qui reste entre les mains des résidents.
Une partie de cette richesse est versée à l’étranger sous forme de dividendes, de profits rapatriés par les multinationales ou d’intérêts sur la dette extérieure. À l’inverse, le Sénégal reçoit également des revenus du reste du monde, notamment grâce aux transferts de sa diaspora.
Pour mesurer ce solde (revenus extérieurs nets), nous avons additionné les revenus primaires nets (intérêts, dividendes, profits et rémunérations) et les revenus secondaires nets, qui comprennent principalement les transferts courants.
*Un solde extérieur négatif, mais modéré*
Entre 2015 et 2024, les revenus exterieurs nets du Sénégal avec le reste du monde ont représenté en moyenne –2,7 % du PIB.
Autrement dit, après compensation entre les revenus reçus de l’étranger et ceux versés au reste du monde, le Sénégal enregistre une sortie nette équivalente à 2,7 % de la richesse qu’il produit chaque année.
Ce résultat confirme qu’une partie des revenus quitte le pays, mais montre aussi que ce phénomène reste relativement limité au regard de la taille de l’économie nationale.
*La croissance profite d’abord au Sénégal*
L’analyse dynamique permet d’aller plus loin. Nos calculs montrent qu’en moyenne, sur la période 2015–2024, lorsque le PIB du Sénégal augmente de 100 FCFA :
environ 8,5 FCFA correspondent à une sortie nette supplémentaire vers le reste du monde ;
91,5 FCFA restent dans l’économie nationale.
Autrement dit, l’écrasante majorité des fruits de la croissance bénéficie aux ménages, aux entreprises locales et à l’État sénégalais.
Cette conclusion mérite d’être soulignée : contrairement à une idée largement répandue, la croissance économique du Sénégal ne profite pas principalement à l’étranger.
*Une comparaison internationale éclairante*
La comparaison avec d’autres pays permet de mieux situer le Sénégal.
La France (+2,4 % du PIB), la Belgique (+1,2 %) et les États-Unis (+0,8 %) affichent des revenus exterieurs nets positifs avec le reste du monde. Ces pays reçoivent davantage de revenus de leurs investissements à l’étranger qu’ils n’en versent.
Le Togo (+0,5 %) bénéficie également d’un léger excédent, soutenu par les transferts de sa diaspora.
Le Maroc (–0,3 %) est pratiquement à l’équilibre, tandis que le Bénin (–0,7 %) et l’Inde (–1,2 %) affichent des déficits modestes.
Avec un ratio de –2,7 % du PIB, le Sénégal se situe à un niveau très proche de celui du Brésil (–2,6 %).
Seuls le Mali (–3,0 %) et le Burkina Faso (–4,6 %) affichent des sorties nettes plus importantes dans notre échantillon.
*Le véritable enjeu : capter une part croissante de la richesse créée*
Ces résultats montrent que l’ouverture économique ne signifie pas que la richesse nationale serait massivement accaparée par les investisseurs étrangers. Au contraire, les données indiquent que le Sénégal conserve l’essentiel des fruits de sa croissance.
L’enjeu n’est donc pas de rejeter l’investissement étranger, qui apporte des capitaux, des emplois, des recettes fiscales et des transferts de technologie, mais de maximiser les retombées locales.
Cela passe par le renforcement du secteur privé national, le développement de l’actionnariat local, une meilleure intégration des PME dans les chaînes de valeur, le transfert de technologies et la transformation locale des ressources naturelles.
Sur 100 FCFA de richesse supplémentaire créée au Sénégal, 91,5 FCFA restent dans l’économie nationale.
Toute la question est désormais de savoir comment porter ce chiffre à 95 FCFA, voire davantage, afin qu’une part encore plus importante de la croissance profite durablement aux Sénégalais.
Pr Amath Ndiaye
FASEG-UCAD

