Au lieu de se perdre dans le faux débat sur des “Diaspora Bonds” qui n’existent pas dans ce troisième Appel Public à l’Épargne (APE), il est temps de poser les vraies questions. Car ce qui a été lancé le 18 septembre , et dont les souscriptions ont démarré, hier, n’est rien d’autre qu’un APE classique de 300 milliards de FCFA, ouvert à tous les investisseurs, sans volet distinct ni traitement spécifique pour la diaspora.
La première question est simple : quels sont les projets identifiés pour justifier cette levée de fonds ?
Les documents parlent de “financer les investissements stratégiques de l’État”, mais sans précision. Or, sur les 300 milliards recherchés, quelle est la part réellement allouée à des investissements productifs (infrastructures, énergie, agriculture, santé), et quelle part servira uniquement à combler les gaps de trésorerie et à payer le service d’une dette toujours plus lourde ? Sans réponse claire, l’APE risque d’être perçu comme une simple opération de refinancement maquillée en projet de développement.
Deuxième enjeu : la transparence. Les rapports d’exécution budgétaire actuels sont trop génériques pour assurer une traçabilité fine. Quels outils spécifiques seront mis en place pour publier la destination des fonds, le profil des investisseurs, et l’avancement des projets financés ? Sans mécanisme crédible de suivi et d’audit, il sera difficile de bien évaluer la portée de cette opération sur la relance d’une économique toujours chancelante.
Troisième point : la stratégie de communication. Le gouvernement a fait un effort marketing et politique inédit, pour cibler la diaspora autour de cet APE. Spots, slogans, discours partisans, débats orientés: tout a été mobilisé pour séduire, et entraîner l’opinion. Mais cet effort contraste cruellement avec l’absence d’un effort équivalent sur le fond, les aspects financiers et juridiques.
Car derrière l’affichage, il n’y a ni instrument spécifique, ni mécanisme adapté aux réalités de la diaspora. Faut-il en déduire que les deux précédentes opérations (qui ont déjà mobilisé plus de 700 milliards de FCFA) ont largement épuisé le potentiel d’investissement local ? Et que, sur ces premiers APE, les Sénégalais de l’étranger ont été peu présents ? Et qu’il fallait donc tout simplement rectifier le tir, tout en gardant le même produit.
Enfin, deux interrogations méritent d’être posées. D’abord, en mobilisant autant d’épargne locale à travers ces émissions, l’État ne risque-t-il pas d’assécher le crédit disponible pour les PME et le secteur privé national ? Car plus l’État attire l’épargne avec des rendements garantis, plus il rend difficile l’accès des entreprises au financement, ce qui pourrait freiner la croissance à moyen terme. D’ou peut être le véritable intérêt marketing de cibler la Diaspora.
Ensuite, pourquoi ne pas avoir mis en place de véritables instruments de partenariat avec la diaspora – fonds co-gérés, produits bancaires dédiés, mécanismes de couverture du risque de change, qui permettraient de transformer une partie des 2 200 milliards de transferts annuels en investissements productifs ? Faut-il en conclure que l’objectif de cet APE est surtout de renflouer les caisses de l’État, plutôt que de construire une stratégie à moyen terme où la diaspora devient un levier de développement ?
Voilà les vraies questions. Non pas comment habiller l’APE d’un slogan trompeur, mais comment garantir que les fonds mobilisés serviront à la croissance et non à l’endettement non productif. Comment assurer une transparence à la hauteur du pari de confiance des investisseurs.
Comment traiter la diaspora non comme une simple cible marketing ponctuelle, mais comme un véritable partenaire de développement. Et surtout, comment articuler de façon cohérente les besoins d’emprunt croissants de l’État et ceux du secteur privé national, tous deux dépendants du même circuit financier régional.


