Trump : art du deal ou du dédale ? (Par Jean-Paul Betbeze Président de Betbeze Conseil)

Trump a un point fort : être imprévisible. Il n’a cessé de le répéter dans sa campagne : les États-Unis sont trop prévisibles, ce qui les affaiblit dans les négociations. Pris dans leurs règles et lois, traités et amitiés, accords multiples, G7 et autres, plus les réseaux d’affaires et de production, ils ne peuvent bouger vite, a fortiori à contresens.

Pas agiles, pas tactiques : un Gulliver enchaîné. Il faut casser cette logique. Etre imprévisible, c’est pouvoir aller aux deux extrêmes, et en même temps ! Kim Jung-un doit subir « le feu et la furie » de Trump, pour signer avec lui un accord le 12 juin ! Mais qui tire les ficelles ?

Trump sait partir (Know when to walk away). Les signataires du G7 au Canada en savent quelque chose, puisqu’il part avant la fin de la réunion le samedi 9 juin, et « revient » sur sa signature du compte-rendu : « imprévisibilité » plus « claquer la porte » ! Mais c’est contre ses alliés !

Trump exploite sa puissance (Use your leverage) : première force monétaire, militaire et économique du monde, dans cet ordre. Les États-Unis gèrent la monnaie mondiale, le refuge de l’épargne, la monnaie de transaction par excellence, celle qui « fonde » l’exterritorialité de leur droit. Toute entreprise qui traite en dollar relève de leurs tribunaux !

Pour tout cela, il faut voir grand (Think big). C’est son programme : MAGA, Make America Great Again, au détriment des « autres ». Qui ? Tous ceux qui réduisent la puissance américaine en lui vendant plus qu’ils ne leur achètent (Chine, Allemagne…), en lui volant ses idées et produits (Chine), en empiétant sur les voies maritimes qu’elle contrôle (Chine), en investissant en armements (Chine encore, France-Allemagne bientôt).

Voir grand, c’est ne pas hésiter à s’en prendre aux moins grands, Chine, Allemagne… pour les freiner dans leur expansion (prédatrice bien sûr).

Pas d’amis, pas de retenue : il faut rendre coup pour coup (Fight back). Taxer plus l’acier et l’aluminium (européen), taxer des centaines de produits chinois, en attendant les réactions.

Celles de Chine seront proportionnées et se déclencheront au même moment (tit for tat), celles d’Europe se préparent et se négocient encore, celles du Japon se négocient seulement. La Chine n’hésite plus, dans son nouveau rôle de défenseur du commerce mondial et du multilatéralisme, à appeler les pays victimes de Trump à la rejoindre !

Jusqu’où ? L’imprévisibilité permet une victoire rapide mais tactique, au début. L’autre joueur va apprendre que l’adversaire joue à être imprévisible, extrême, violent. Il va réagir de manière différenciée, graduée. Surtout, il n’y a pas, dans notre monde, qu’un seul joueur. Il ne s’agit pas de « préférer » le bilatéralisme au multilatéralisme : il n’y a pas d’autre choix que de jouer à plusieurs, même si c’est plus compliqué.

En attendant, tout est en place pour une « montée aux extrêmes », pour reprendre Clausewitz, entre les deux puissances du monde actuel. Ce sera Sparte-Washington contre Athènes-Pékin.

La « rivalité mimétique » de René Girard va jouer à plein, la politique plus accommodante de la Chine va s’épuiser, même si elle fera toujours assaut de mesure et de désir de trouver une solution globalement favorable.

Les tensions vont se propager : la Chine va frapper les soutiens politiques des Républicains (agriculteurs), rameuter ses amis et obligés, discuter avec l’Europe. La mer de Chine va devenir une zone de risques majeurs.

Mais l’arme nucléaire est la finance, avec d’un côté les bons du trésor américain, dont la Chine est le premier détenteur étranger, et le dollar d’un autre, avec les achats et ventes en dollars, qui passent par le système américain.

La Chine vend un peu de titres américains, histoire de faire monter les taux longs, ce qui blessera tout le monde. Et les États-Unis peuvent créer des problèmes majeurs aux banques chinoises, ce qui sera pire !

Mais ce n’est plus le deal : c’est le dédale ! L’art du deal est d’éviter l’opposition, avec risque de ralentissement mondial, et de convaincre l’autre d’échanges rééquilibrés, bons pour tous.

Du dédale, on ne sort qu’en suivant le fil (d’Ariane), ce qui suppose l’existence d’une sortie ! Autrement dit d’une solution commune, négociée, discutée.

Avec la Chine, renégocier viril est indispensable. En matière d’échanges, Trump n’a pas tort et est le mieux placé pour agir. Mais pas seul, pas dans un affrontement sans borne ! Un bon deal, c’est s’arrêter avant d’aller au… delà.

Par Jean-Paul Betbeze

Président de Betbeze Conseil (Source linkedin.com)

Professeur agrégé des facultés de sciences économiques
Professeur à Besançon puis Paris 2
Chef économiste du Crédit Lyonnais puis du Crédit Agricole

A publié en 2012 « 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France », PUF
A publié en 2013 « Si ça nous arrivait demain », Plon, Collection Tribune libre
A publié en 2014 « Nouvelles d’Eco : Saison 1 – 2013/2014 », CreateSpace
A publié en 2016 « La guerre des mondialisations », Economica

Spécialités : économie, conjoncture, finance, banque, économie d’entreprise

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