Il est des terres où les livres, les rêves et les espoirs se heurtent aux pierres froides de l’indifférence. À l’ombre des murailles de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), cette réalité s’est faite cri, puis tumulte, puis tragédie. Entre 2012 et 2026, la crise universitaire sénégalaise s’est immiscée dans la chair de la nation — comme un feu lent qui consume non seulement les corps, mais l’espérance même.
Aux origines du malaise : entre héritage, promesses et désillusions
Dès les premières années post-indépendance, l’université sénégalaise avait été érigée comme un phare d’ascension sociale et d’engagement politique. Les récits de 1968, lorsque les étudiants se levèrent contre la réduction des bourses et l’injustice sociale, entonnant des chants de liberté qui résonnaient bien au-delà du campus, restent gravés dans la mémoire collective.
Pourtant, ce passé de luttes n’a jamais suffi à conjurer les fragilités d’un système universitaire longtemps débattu entre infrastructures précaires, ressources insuffisantes et conditions de vie difficiles. Chaque couloir, chaque dortoir — plus qu’un lieu d’étude — était devenu un sanctuaire de précarité, où la dépendance aux bourses pour survivre rendait chaque retard de paiement un danger social.
2013 : l’année du grand dialogue… et du compromis brisé
C’est en avril 2013 que l’État sénégalais a tenté de répondre à ce malaise profond par une initiative ambitieuse : la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur (CNAES). Réunie sous l’égide du ministère de l’Enseignement supérieur, cette concertation visait à produire un diagnostic partagé et des solutions durables pour sortir l’université sénégalaise de la spirale de crise.
Dès son lancement, l’espoir flottait dans les amphithéâtres et les couloirs administratifs. 78 recommandations ont été formulées, touchant à la gouvernance, à la recherche, au financement, à l’offre de formation et à l’ouverture sur le monde, avec la volonté d’inscrire le système dans une dynamique d’assurance qualité.
Parmi les mesures annoncées figuraient notamment :
- la mise en place d’un Conseil national de l’éducation supérieure (CNESUP) pour une gouvernance coordonnée,
- l’augmentation de la part des ressources publiques dédiées à l’enseignement supérieur,
- un tournant vers des formations techniques et professionnelles plus en phase avec les besoins du marché.
Le président de la République, entouré de son gouvernement, avait salué cette démarche comme un tournant décisif, annonçant un plan de financement ambitieux pour les années à venir.
Mais très vite, les contours enchantés de ce dialogue ont commencé à s’estomper.
Entre promesses présidentielles et retours de terrain : le fossé se creuse
La CNAES suscita d’abord une vague d’espoir, puis une vague de critiques. Enseignants, syndicats et étudiants dénoncèrent l’écart entre les recommandations consensuelles et leur traduction sur le terrain. Certains ont jugé que le gouvernement avait imposé des décisions sans réelle consultation, notamment sur des questions sensibles telles que l’orientation des bacheliers, la création d’une université virtuelle ou encore les modalités d’attribution des bourses.
Plus encore, alors que l’État annonçait un investissement de plusieurs centaines de milliards de francs CFA dans l’enseignement supérieur et la recherche pour la période 2013-2018, les conditions de financement effectif et de mise en œuvre de ces engagements restèrent floues et souvent insuffisantes.
Les enseignants dénoncèrent l’absence d’approbation des budgets des universités, tandis que les étudiants se plaignaient de ne pas être correctement représentés dans la mise en œuvre des réformes. Dans les faits, la promesse d’un « enseignement supérieur transformé » semblait s’éloigner à mesure que les frustrations croissaient.
Les premières fissures : 2012–2019 — tensions récurrentes
Sous la présidence de Macky Sall (2012-2024), une modernisation annoncée n’a jamais réussi à étouffer le grondement permanent. Les problèmes de bourses irrégulièrement versées et les conditions de vie difficiles ont continué d’alimenter des protestations et des grèves. À l’UCAD, ces mouvements ont parfois fusionné avec des contestations politiques nationales, comme lors des protestations de 2023, qui ont vu une fermeture prolongée du campus et des affrontements sévères.
Les voix étudiantes, longtemps contenues, ont jeté des ombres sur des années académiques souvent interrompues, comme si l’université elle-même hésitait entre mission d’enseignement et champ de bataille symbolique.
2024–2025 : l’étincelle qui embrase le feu
À la fin de 2025, l’étincelle est devenue conflagration. Des centaines d’étudiants se sont levés, non plus seulement pour réclamer un paiement ponctuel, mais pour dénoncer une irrégularité abyssale dans le versement des bourses, certains accusant jusqu’à treize mois d’arriérés.
Ce qui n’aurait dû être que réclamations administratives est devenu mouvement massif. Les jeunes, nombreux à dépendre de ces allocations pour se nourrir, se loger ou acheter des manuels, ont senti que le temps des promesses était révolu.
Face à la pression, le gouvernement a injecté plus de 3,8 milliards de FCFA pour apaiser les tensions et proposer des paiements échelonnés et des indemnités exceptionnelles. Mais pour beaucoup, ces gestes, aussi généreux soient-ils, n’ont été que des palliatifs temporaires — et non des remèdes structurels.
Février 2026 : la tragédie qui a tout changé
Puis est venu février 2026, et avec lui, l’inimaginable : la mort tragique d’un étudiant en deuxième année, Abdoulaye Ba, lors d’affrontements sur le campus entre étudiants et forces de sécurité.
Ce décès n’a pas seulement choqué — il a fracturé quelque chose d’essentiel. Les murs de l’UCAD, saturés de cris et de revendications, devinrent le théâtre d’un deuil national. Les autorités ont fermé le campus, suspendu les associations étudiantes et promis des enquêtes, mais le silence laissé derrière la violence pesait lourd.
Des scènes d’évacuation précipitée, d’étudiants contraints de quitter leurs logements sans ressources, ont fourni une image poignante de la crise : la jeunesse, contrainte de fuir dans le froid non par choix, mais par incapacité à survivre sans soutien stable.
Une crise qui dépasse l’université
Aux yeux de beaucoup, cette crise a dépassé le cadre strictement universitaire pour devenir un symbole des promesses non tenues d’un pays en mutation, où la jeunesse se retrouve souvent au bord du précipice — espérant des changements politiques qui tardent à se matérialiser, tout en portant une lourde charge économique.
Les revendications étudiantes ne sont plus seulement des appels à l’aide financière ; elles reflètent un malaise social profond — un besoin d’être écoutés, respectés et investis comme partie intégrante de la société sénégalaise.
Épilogue : un avenir incertain, mais nécessaire
En 2026, alors que les leçons de cette crise se déploient dans les débats publics et politiques, une chose est claire : il ne s’agit plus simplement de réparer un système de bourses. Il s’agit de repenser la place de l’éducation, la gestion des ressources, et l’importance d’un dialogue sincère entre l’État, les universités et les étudiants.
Car au cœur de cette crise, au-delà des chiffres et des mesures techniques, battent les voix vivantes de milliers de jeunes — des voix qui font écho à celles d’hier, et qui continueront de résonner tant que leurs droits fondamentaux ne seront pas pleinement reconnus.
Babacar Gueye
Professeur De Physique Chimie
Planificateur

