Le retour du même, Sur le dialogue, le boycott et le miroir sénégalais Par Mamadou Thiam

Après le temps fructueux mais mortifère des confrontations qui ont fissuré notre vivre-ensemble, voici revenu — presque mécaniquement — le temps de l’apaisement proclamé. Le temps des poitrines qui se desserrent, des mains qui se tendent. Le temps, encore, du dialogue.

Qui l’eût cru ? Pas nous. Pas si vite. Et surtout pas ainsi : en miroir.

Car c’est bien d’un miroir qu’il s’agit. En février 2024, depuis ces mêmes colonnes, nous appelions à un dialogue franc, profond, patriotique — « ni pour Jean ni pour Demba ». Nous le demandions à ceux qui tenaient alors le pouvoir. Ceux qui l’ont depuis conquis le refusaient avec vigueur, dénonçant un piège destiné à affaiblir leur légitimité populaire. Ils n’avaient pas entièrement tort.

Or voici que la scène se rejoue, à peu de chose près. Les rôles ont simplement changé de camp.

Ceux qui organisent aujourd’hui le dialogue sont ceux qui boycottaient celui d’hier.

Ceux qui boycottent aujourd’hui sont ceux qui le convoquaient hier.

Et nous — société civile, presse, intellectuels, forces dites vives — nous applaudissons ou nous nous indignons selon les mêmes réflexes d’appartenance qui guidaient nos positions d’alors.

Comme si rien ne s’était passé. Comme si nous n’avions rien appris.

« Le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue. »

— Hannah Arendt

Le dialogue, chez elle, est ce qui fait apparaître le monde commun entre des hommes qui ne se confondent pas. Encore faut-il, ajouterons-nous, que les interlocuteurs y entrent pour faire surgir ce monde partagé, et non pour y faire homologuer leur victoire.

Le Sénégal souffre d’une pathologie démocratique précise : le dialogue y est conjoncturel, jamais constitutif. On dialogue quand on est acculé, jamais quand on est serein. On dialogue pour éteindre un incendie, rarement pour construire une architecture durable. Et lorsque la crise reflue, le cadre se dissout avec elle.

Ce n’est pas de l’hypocrisie ordinaire. C’est une culture politique. Une culture où le dialogue est instrumentum regni — un outil de gouvernement — et non un pilier du pacte social.

Pourtant, notre tradition dit mieux. Waxtaane, en wolof. Yewteré, en pulaar. Ces mots ne désignent pas une réunion de crise convoquée par décret, mais une disposition intérieure : la capacité d’être en présence de l’autre, reconnu comme égal, même adversaire. Dans nos cours, dans nos villages, le waxtaane ne commence pas par l’ordre du jour d’un ministre ; il commence par le silence de celui qui écoute avant de parler.

« Nitt, nitt moy garabam. »

L’homme est le remède de l’homme. Pas l’homme de mon camp. Pas l’homme de ma génération politique. L’homme — tout homme — y compris celui dont j’ai combattu les idées hier et que je convoque aujourd’hui à ma table, ou que je refuse d’y rejoindre.

Que l’on ne se méprenne pas : dire que les rôles se sont inversés n’est pas renvoyer les camps dos à dos. Celui qui gouverne et celui qui s’oppose ne portent pas la même charge ; l’un dispose de l’État, l’autre de sa seule parole. La symétrie est dans le réflexe, non dans la responsabilité. C’est précisément parce que les responsabilités diffèrent que l’incohérence, elle, se ressemble d’un camp à l’autre.

Alors posons la question que nous évitons soigneusement. Non plus : « Voulons-nous le bien du Sénégal ? » — question à laquelle chacun répondra oui, avec emphase. Mais : « À quelles conditions notre dialogue cesse-t-il d’être un moyen pour devenir une fin ? »

Trois conditions, au moins.

La première : dialoguer sans tenir sa victoire pour acquise. Nul n’entre dans la salle avec la certitude que l’autre a tort. Cela suppose d’admettre que son propre camp, lui aussi, a trébuché. Souvenons-nous du dialogue de 2016 : on y promit une refonte du fichier électoral, une réforme du parrainage, un statut de l’opposition et de son chef. Plusieurs de ces résolutions dorment encore. Un dialogue conçu comme exercice de communication accouche de communiqués ; il n’accouche pas d’institutions.

La deuxième : produire des engagements opposables. Non des vœux, mais des actes qui survivent au gouvernement qui les signe — que l’alternance suivante ne puisse effacer d’un trait de plume, parce qu’ils seront inscrits dans la loi et non dans la bonne volonté du moment.

La troisième : faire de la société civile une garante, et non une figurante. Qu’elle ne soit pas convoquée pour valider un accord ficelé en arrière-salle, mais présente dès l’ouverture, dans la salle, comme gardienne du bien commun — avec le droit de constater, plus tard, ce qui fut tenu et ce qui fut trahi.

Passé le temps des forces vives, passé le temps des forces intelligentes dont nous appelions l’émergence il y a deux ans, voici peut-être venu le temps des forces responsables. Des forces qui se souviennent. Qui savent que le retournement de situation n’est pas un brevet d’innocence. Qui comprennent que gouverner ou s’opposer, c’est d’abord refuser de rejouer la pièce dont on dénonçait hier l’indigence.

Car le Sénégal ne manque pas de dialogueurs. Il en est peuplé.

Ce qui lui manque, c’est une mémoire politique — cette mémoire qui oblige, qui interdit de faire au pouvoir ce qu’on condamnait dans l’opposition, et d’accomplir dans l’opposition ce qu’on dénonçait au pouvoir.

Le dialogue, le vrai, ne se décrète pas. Il s’honore. Il s’honore par cette fidélité difficile entre la parole d’hier et l’acte d’aujourd’hui — la seule chose qu’aucun retournement ne pardonne d’avoir trahie.

Le Sénégal n’a pas besoin d’un nouveau dialogue.

Il a besoin d’une nouvelle manière de dialoguer.

 

 

Mamadou Thiam

Expert en Stratégies, Performance et Transition

mamadouthiam@hotmail.com

 

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