Monsieur le Président,
Une indignation sélective ne relève jamais de la justice, mais d’un rapport de force dissimulé. Lorsqu’elle ne s’exprime que contre les mêmes acteurs et épargne systématiquement les mêmes responsabilités, elle cesse d’être morale pour devenir instrumentale. L’Afrique d’aujourd’hui n’accepte plus cette asymétrie et refuse d’être sommée au silence au nom d’un ordre qui ne s’applique pas équitablement.
J’ai pris acte de vos prises de position officielles, exprimées dans le cadre et le ton propres aux plus hautes responsabilités du football international. J’ai également relevé, comme une large partie de l’opinion sportive mondiale, certaines réactions personnelles manifestées lors d’un moment clé de la finale de la CAN 2025.
À cet instant précis, une interrogation fondamentale s’est imposée avec gravité : votre présence relevait-elle strictement de l’exercice impartial de vos fonctions de garant de l’équité sportive mondiale, ou laissait-elle transparaître une implication personnelle de nature à brouiller la frontière indispensable entre responsabilité institutionnelle et subjectivité individuelle ? Cette distinction n’est pas accessoire ; elle constitue le socle même de la crédibilité de toute gouvernance internationale.
Vous avez exprimé une condamnation sans équivoque, qualifiant les faits d’« inadmissibles », en vous appuyant sur le respect formel des Lois du Jeu., l’autorité de l’arbitrage et la prééminence des institutions. Ce registre discursif est familier : il conforte l’ordre établi, sécurise les architectures de pouvoir et produit une apparente stabilité. Mais il contourne la question centrale, celle sans laquelle toute invocation de la règle devient incomplète.
Vous avez stigmatisé l’effet tout en occultant la cause ; vous avez fustigé le symptôme en refusant de diagnostiquer la pathologie. Or, c’est précisément dans cette amnésie volontaire de la causalité, dans ce refus d’interroger la genèse de la colère, que s’enracine la crise de légitimité qui fracture aujourd’hui le football africain.
Voici une proposition de réécriture qui élève le ton vers une dimension à la fois philosophique et humaniste, idéale pour marquer l’esprit d’un dirigeant international tout en touchant la sensibilité des peuples :
L’Afrique porte en elle la mémoire séculaire de ces rhétoriques : une fermeté de façade qui masque l’asymétrie des intentions. C’est le langage d’un ordre qui exige le respect des normes sans jamais en interroger l’équité, qui invoque la discipline sans jamais garantir la dignité, et qui rappelle à l’obéissance sans jamais assurer la justice. En somme, c’est exiger le silence des cœurs sous le vacarme des règlements.
Vous invoquez la déférence envers l’autorité arbitrale ; or, l’autorité ne s’impose véritablement que lorsqu’elle se pare de son propre prestige moral. Ce que le regard du monde a capté ce soir-là n’était pas l’éruption d’une insubordination fortuite, mais le cri de dignité d’une nation championne, dont la maîtrise et le vécu se sont heurtés à une herméneutique de l’ombre. Des décisions cryptiques, soustraites à toute pédagogie et à toute clarté, ont ainsi mué la technologie — ce rempart supposé de l’équité — en un instrument de silence et d’ambiguïté.
L’Afrique de la rupture n’est plus cette entité passive qui s’incline devant l’obscurité des procédures. Elle est désormais le siège d’une conscience exigeante, d’une force qui revendique le droit à la clarté. Et lorsque la vérité se dérobe derrière des paravents diplomatiques, cette Afrique ne se contente plus de douter : elle se lève pour récuser l’arbitraire.
La désertion temporaire de l’espace agonistique, opérée sans le moindre recours à la force physique ou à la dégradation matérielle, représente-t-elle véritablement l’aporie la plus critique de l’éthique sportive globale ?
Il convient d’observer que cette décision contrastait singulièrement avec la violence coercitive subie, sous les projecteurs médiatiques, par les supporters — singulièrement la frange sénégalaise — sans que cet outrage ne déclenche une réprobation institutionnelle de même intensité.
Cette discordance dans le traitement des griefs ne saurait être reléguée au rang d’épiphénomène : elle cristallise le sentiment d’une asymétrie axiologique, vécue par les observateurs comme un double standard structurel.
Il est impératif d’analyser le différentiel sémantique opéré par les instances décisionnelles : là où la contestation des entités sportives européennes est euphémisme sous le prisme de la « labilité émotionnelle », celle des nations africaines fait l’objet d’une catégorisation immédiate en termes d’indécence ou d’anomalie statutaire. Dès lors, l’aporie ne réside pas dans la substance de la norme, mais dans son déploiement à géométrie variable, révélant une application sélective qui trahit les fondements de l’universalisme sportif.
Le football ne saurait se réduire à une simple nomenclature de prescriptions techniques : il constitue, par essence, un contrat synallagmatique d’ordre moral. Or, ce pacte subit une érosion systémique lorsque le recours à l’assistance vidéo (VAR) s’exerce de manière discontinue, lorsque l’exigence de pédagogie s’évanouit au profit d’une opacité décisionnelle lors des phases critiques pour les sélections africaines, et dès lors que les protocoles de régulation abdiquent leur vocation à l’universalité.
L’interpellation portée par les acteurs africains ne saurait être réduite à une simple récrimination sur l’issue des rencontres ; elle constitue une dénonciation formelle d’une asymétrie informationnelle et d’une opacité systémique. Ce qui est ici stigmatisé, c’est la persistance de zones de clair-obscur décisionnel qui, par leur répétition et leur normalisation, tendent à s’institutionnaliser comme un mode de régulation occulte du football continental.
L’Afrique porte en elle l’expérience historique d’une subordination normative : elle connaît le poids de l’obéissance à des paradigmes dont elle fut exclue de la genèse. Elle éprouve, aujourd’hui encore, cette injonction à la tempérance tandis que les cadres régaliens se reconfigurent à son insu, dans l’opacité des cercles restreints. Elle a appris que, dans cette architecture de pouvoir, la soumission est parée des atours de la vertu, tandis que l’émergence d’une parole critique est systématiquement frappée du sceau de la transgression.
L’onde de choc qui parcourt aujourd’hui les instances internationales ne procède pas tant de la contestation elle-même que de sa provenance : elle émane d’une Afrique qui récuse désormais le dogme de l’aphasie. Le regard du monde — qu’il soit celui des partisans, des instances régulatrices ou des figures tutélaires du football — est désormais fixé sur cette mutation.
Ce qui s’offre à leur vue n’est point le spectacle d’une indiscipline contingente, mais l’avènement d’une Afrique parvenue à sa pleine maturité analytique. Une Afrique exigeante, qui ne sollicite aucun privilège, mais impose que l’universalisme des principes ne soit plus une abstraction rhétorique, mais une réalité tangible et équitable.
L’Afrique ne réclame plus votre tolérance ; elle impose son respect..
Recevez, Monsieur le Président, non l’expression d’une colère, mais celle d’une vigilance ferme et assumée. L’Afrique aime le football. Elle ne supportera plus d’être sommée au silence au nom d’un ordre qui ne la protège pas.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression d’une exigence de justice et d’intégrité.

