La réflexion sur l’accélération de l’unité politique africaine ne procède ni d’un romantisme panafricaniste ni d’une nostalgie idéologique. Elle est née d’un constat brutal : le monde est entré dans une nouvelle ère de rapports de force, où la puissance prime désormais ouvertement sur le droit.
La résurgence assumée de la loi du plus fort, illustrée par des leaderships tels que Donald Trump ou Vladimir Poutine, a mis fin à l’illusion d’un ordre international fondé sur des règles universelles équitables. C’est ce basculement qui oblige l’Afrique à repenser, sans délai, son organisation politique.
Dans ce contexte, la fragmentation politique du continent africain apparaît de plus en plus comme une vulnérabilité stratégique majeure. L’Afrique dispose d’un potentiel démographique, économique et géopolitique considérable, mais demeure affaiblie par la dispersion de sa souveraineté entre plus de cinquante États, dont la plupart peinent à peser individuellement sur les grandes décisions économiques, financières, scientifiques et sécuritaires mondiales. Face aux États-continents et aux blocs régionaux intégrés, cette fragmentation réduit la capacité de négociation, accroît la dépendance et expose le continent aux chocs exogènes.
*Le monde des grands ensembles et la marginalisation des micro-États*
La mondialisation actuelle est structurée par de grands États et de grands blocs économiques, disposant de marchés vastes, de capacités financières élevées, de supériorité technologique et de puissance militaire. Dans ce contexte, la taille compte.
Face à ces ensembles, l’Afrique fragmentée en plus de cinquante États agit en ordre dispersé. Cette dispersion affaiblit sa capacité de négociation, renforce sa dépendance et la rend particulièrement vulnérable aux chocs extérieurs, qu’ils soient économiques, financiers ou géopolitiques. La souveraineté nationale, exercée isolément par des micro-États, devient souvent formelle, voire illusoire.
*Un décrochage économique, scientifique et militaire inquiétant*
Le gap économique, scientifique et militaire entre l’Afrique et le reste du monde s’élargit dangereusement. Tandis que les grandes puissances investissent massivement dans la recherche, l’intelligence artificielle, les technologies de rupture et l’armement, l’Afrique demeure dépendante de l’extérieur pour son financement, ses technologies, sa défense, mais aussi pour sa sécurité alimentaire et pharmaceutique.
Ce décrochage n’est pas neutre. Il transforme le continent en cible facile dans un monde où les États impérialistes n’hésitent plus à recourir à la coercition économique, aux sanctions, aux pressions diplomatiques ou aux conflits indirects pour défendre leurs intérêts. Une Afrique politiquement fragmentée est une Afrique stratégiquement vulnérable.
*Nkrumah, Cheikh Anta Diop et l’erreur historique de l’après-indépendance*
Dès les années 1960, Kwame Nkrumah avait prévenu : l’indépendance politique sans unité continentale conduirait à une dépendance prolongée. Pour lui, la souveraineté fragmentée affaiblit, tandis que la souveraineté mutualisée renforce.
De son côté, Cheikh Anta Diop inscrivait l’unité politique dans une perspective historique et civilisationnelle, considérant l’État postcolonial comme une construction transitoire héritée de la colonisation.
La Charte fondatrice de l’OUA, en sacralisant la souveraineté nationale et l’intangibilité des frontières, a certes protégé les jeunes États, mais elle a aussi retardé la construction d’une souveraineté africaine effective.
*De la souveraineté nationale à l’État fédéral africain*
Les défis contemporains imposent une transition claire : passer de la souveraineté nationale isolée à une souveraineté communautaire, puis à une souveraineté africaine.
Il ne s’agit pas de supprimer les États existants, mais de dépasser leurs limites par l’intégration.
Seule une unité politique forte autour d’un État fédéral africain permettra :
- d’unifier les moyens matériels, humains et financiers ;
- de mutualiser les capacités scientifiques, technologiques et industrielles ;
- de bâtir une capacité sécuritaire et militaire crédible ;
- d’assurer durablement la sécurité alimentaire et pharmaceutique du continent ;
- et de donner à l’Afrique une voix unique dans les grandes négociations internationales.
Pour conclure, la résurgence de la loi du plus fort dans les relations internationales agit comme un révélateur brutal. Dans un tel monde, la fragmentation politique de l’Afrique n’est plus soutenable.
Les thèses de Kwame Nkrumah et de Cheikh Anta Diop apparaissent aujourd’hui d’une actualité saisissante : la souveraineté africaine ne peut être ni nationale ni dispersée, elle doit être collective.
Accélérer l’unité politique autour d’un État fédéral africain n’est plus un choix idéologique. C’est une nécessité stratégique, la condition pour préserver la souveraineté africaine et permettre au continent de s’imposer comme un acteur à part entière du XXIᵉ siècle.
Pr Amath Ndiaye
FASEG-UCAD

