En juillet, le président Bola Tinubu a annoncé un important renforcement de l’armée nigériane, avec la création de quatre nouvelles divisions qui s’ajouteront aux huit existantes. Plutôt que de présenter cette mesure comme une réponse planifiée de longue date aux nombreux problèmes sécuritaires qui s’aggravent au Nigéria, Tinubu a indiqué qu’il s’agissait d’une réaction directe à un enlèvement massif d’élèves dans une école de sa région d’origine, le dernier d’une série d’attaques similaires. Quoi qu’il en soit, cette décision novatrice pourrait renforcer la sécurité du Nigéria.
Ce plan d’expansion prévoit le recrutement de 28 000 soldats et la création de plusieurs nouvelles brigades et bataillons dans les zones à risque. Une partie des troupes sera formée dans deux nouveaux centres de formation construits pour accroître la capacité de recrutement de l’armée – et la formation a déjà commencé. Tinubu a également approuvé une forte augmentation de salaire (de 30 à 80 %, selon le grade) pour le personnel militaire, car les salaires réels ont diminué en raison de la forte inflation.
Bien qu’incontestablement historique, l’annonce de Tinubu soulève d’importantes questions. Dans quelle mesure cette expansion est-elle concrète et transformatrice, et comment sera-t-elle financée ? Le déploiement de davantage de soldats peut-il se traduire par des gains de sécurité durables sans une réforme fondamentale du secteur de la sécurité ? Quelles opportunités cette expansion offre-t-elle aux partenaires du Nigéria en matière d’assistance sécuritaire, tels que le Royaume-Uni et les États-Unis ?
La taille compte-t-elle ?
Avant de répondre à ces questions, il convient de préciser que cette expansion est attendue depuis longtemps. Le Nigéria compte environ 240 millions d’habitants et devrait dépasser les États-Unis pour devenir le troisième pays le plus peuplé au monde d’ici 2043. Or, l’armée nigériane ne compte qu’environ 100 000 hommes actifs, selon des estimations récentes. Sa population nombreuse et croissante exige une armée plus importante. Le Nigéria a également besoin de capacités militaires accrues pour faire face à ses nombreux défis sécuritaires complexes – insurrection, banditisme, enlèvements et conflits intercommunautaires, par exemple – qui se sont multipliés ces dernières années, déstabilisant des régions du pays autrefois considérées comme sûres.
Le déploiement accru de soldats hors de leurs garnisons traditionnelles, notamment dans les zones rurales, contribuerait à protéger les cibles civiles vulnérables et faciliterait la localisation et la neutralisation par l’armée des sanctuaires isolés utilisés par les bandes armées et les groupes insurgés. Parallèlement, une présence militaire renforcée le long des frontières poreuses du Nigéria pourrait améliorer la coordination opérationnelle et le partage de renseignements avec les unités militaires des pays voisins : Bénin, Cameroun, Tchad et Niger. Ceci pourrait contribuer à compenser le déclin de la coopération régionale en matière de sécurité observé après le retrait du Niger, du Mali et du Burkina Faso de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en 2025.
Cela dit, le plan d’expansion de Tinubu ne résout pas nombre des problèmes institutionnels de l’armée : un leadership défaillant, une planification opérationnelle médiocre, une formation insuffisante, un manque d’équipement, une corruption endémique et un bilan catastrophique en matière de droits humains. De ce fait, l’armée nigériane, réfractaire aux réformes, pourrait connaître une sorte de « stagflation opérationnelle » : elle s’agrandit sans pour autant s’améliorer.
La stagflation a déjà affecté le budget de la défense du Nigeria qui, bien qu’ayant semblé exploser ces dernières années, n’a en réalité progressé que modestement en valeur absolue, passant de 3,9 milliards de dollars en 2021 à 4,7 milliards en 2026. De plus, la part du budget national consacrée à la défense a en fait diminué, passant de 21 % à 11 % durant cette même période, en raison de l’alourdissement de la dette nationale et de la dévaluation constante du naira. Pour financer l’augmentation des effectifs et des salaires des militaires, le président Tinubu devra accroître le budget de la défense, ce qui pourrait entraîner des coupes budgétaires dans les infrastructures, la santé et l’éducation.
Il reste à voir si la création de nouvelles divisions, brigades et bataillons augmentera la capacité opérationnelle de l’armée ou, au contraire, la rendra encore plus pléthorique. Déjà connue pour son déséquilibre flagrant entre les troupes de combat et le personnel de soutien, l’armée nigériane compte un nombre excessif d’officiers généraux compte tenu de sa taille. Selon une estimation, 30 % des officiers militaires nigérians atteignent le grade d’officier général, contre seulement 3 % dans de nombreux autres pays. Tant que cette situation perdurera, un nombre disproportionné de soldats nigérians seront affectés au service militaire plutôt qu’à la protection des civils.
Après avoir pris la décision audacieuse d’accroître les effectifs de l’armée, les dirigeants nigérians devraient s’efforcer d’optimiser cet investissement en mettant en œuvre des réformes clés. Tinubu pourrait, par exemple, prendre des mesures pour consolider l’appareil sécuritaire tentaculaire du Nigeria, actuellement composé d’une multitude d’agences aux noms imprononçables, peu performantes et plus enclines à la concurrence qu’à la coopération. Mais dans un pays où les politiciens se sont longtemps appuyés sur la création d’agences pour étendre leurs réseaux clientélistes, une telle rationalisation bureaucratique nécessitera un engagement soutenu au plus haut niveau.
La consolidation du secteur de la sécurité permettrait également d’alléger la pression sur l’armée en libérant des ressources humaines et budgétaires pour la police nigériane, actuellement en difficulté. Cet investissement sera particulièrement crucial alors que le Nigéria s’apprête à adopter un amendement constitutionnel autorisant les États à créer leurs propres forces de police. Correctement formées et dotées de ressources adéquates, les forces de police étatiques pourraient collaborer avec la police fédérale pour décharger l’armée des tâches de sécurité intérieure courantes, libérant ainsi des troupes pour qu’elles puissent s’attaquer aux défis sécuritaires les plus complexes du Nigéria.
Tout effort de réforme du secteur de la sécurité intérieure, aussi modeste soit-il, offrirait également aux partenaires du Nigéria en matière d’assistance sécuritaire une occasion idéale de se réengager en exploitant leurs atouts : planification et assistance technique, formation et éducation des cadres, et facilitation de la coopération inter-agences et du partage de renseignements. Alors que des partenaires comme le Royaume-Uni et les États-Unis collaborent avec l’armée nigériane nouvellement renforcée, ils devraient insister auprès des dirigeants nigérians sur le fait que la réforme du secteur de la sécurité est le meilleur moyen de garantir que des effectifs plus importants soient aussi synonymes d’efficacité.
Matthew Page est un chercheur associé au programme Afrique de Chatham House (Londres) et ancien analyste principal pour l’Afrique de l’Ouest à la Defense Intelligence Agency des États-Unis. Cet article a été initialement publié en version anglaise sur chathamhouse.org.

