Idées et pratiques médicales au Sénégal : Dr. Adama Aly Pam, Directeur des archives et des bibliothèques de l’Unesco, publie un livre dédié

Dr. Adama Aly Pam, Directeur des archives et des bibliothèques de l’Unesco, vient de publier aux éditions l’Harmattan un ouvrage sur l’histoire des idées et des pratiques médicales au Sénégal.

Les épidémies de fièvre jaune et de choléra ont eu une influence considérable sur la vie politique et sociale de la colonie du Sénégal. Comme un coup de projecteur, elles ont fait resurgir à la surface des problèmes sociopolitiques latents. Elles ont permis également de mieux cerner la dynamique de la médecine coloniale, de comprendre les stratégies et les politiques sanitaires mises en œuvre dans le cadre du projet colonial.

La transplantation de la médecine occidentale dans un milieu particulièrement morbide s’est heurtée à plusieurs difficultés, notamment les conflits d’intérêt entre les groupes sociaux (commerçants, indigènes, politiciens et techniciens de la santé). La pluralité des recours thérapeutiques et la négation des pratiques indigènes par l’administration coloniale ont également été une constante dans l’implantation de la nouvelle médecine.

Cet ouvrage est une réflexion novatrice sur le cheminement de la pensée médicale et des stratégies politiques coloniales. Il s’inscrit dans le courant de l’histoire sociale, en privilégiant les interactions entre groupes sociaux et leurs rapports à la santé. La célébration de l’élite médicale et des innovations scientifiques cède la place à de larges mises en contexte qui intègrent, outre l’état des connaissances et de la pratique médicales, les dimensions économiques, politiques, sociales et culturelles de la santé. L’analyse du discours des élites permet de mettre à jour les connaissances sur les idéologies coloniales ainsi que sur la perception culturelle de la maladie chez les différents groupes sociaux. Le présent livre dévoile en définitive dans toute sa splendeur, les ressorts de la biopolitique

Le versant sénégalais de la biographie de la fièvre jaune donne l’occasion à Adama Aly Pam de reparler de problématiques comme la circulation des maladies, des hommes et des savoirs, ou encore les solidarités institutionnelles, les contacts entre les dominés et les dominants de la colonie, les pouvoirs revendiqués et exercés. L’examen du rapport à la fièvre jaune du décideur colonial lui offre l’occasion, consécutivement à l’évocation des enjeux liés à la circulation de l’information médicale et aux jeux de pouvoir entre maires, administrateurs coloniaux et médecins, d’énoncer l’actualité de procès tels que la fixation des normes de la maladie, la distribution des statuts, le traitement des imaginaires sociaux ou le contrôle social.

Au travers de ces différents faits se trouve posée la question de la construction sociale comme maladie de la fièvre jaune. Maladie que le colonisé perçoit comme un attribut de l’Européen, une forme de punition divine ou une manifestation de l’efficace d’un sortilège lorsqu’elle déborde du cercle de vie du dominant du champ colonial.

Peu importe que la pathologie en question se présente sous forme d’épidémie résurgente, l’apparition limitée et brève, de vecteur d’hécatombe, etc. L’on est ainsi en présence d’une autre construction sociale de la fièvre jaune qui indique bien que dans la Sénégambie ou dans le territoire colonial du Sénégal, surtout dans la vallée du fleuve Sénégal, qui fait figure d’analyseur clé pour Adama Aly Pam – conscient de la nécessité d’éviter les pièges de la métonymie –, l’expurgation des peurs collectives et la dispute des corps en dysfonctionnement ont ponctué le partage de la souffrance entre le malade et son proche, le vécu en solitaire par le sujet malade de la manifestation de la douleur.

On est loin d’une adhésion à la théorie nietzschéenne de la spiritualisation de la souffrance lorsque l’on voit que le déploiement du personnel soignant, l’équipement et la mise en fonction d’infrastructures de soin, le recours à la vaccination, prouvent que le décideur colonial et le colonisé ont tenu à lutter contre la fièvre jaune.

Cette maladie, apparue dès la fin du XVIIIe siècle sur les côtes sénégambiennes, et caractérisée, à l’époque, par le surgissement de vomissements, de diarrhées et de coliques, a fortement frappé les groupes européens. La scansion de son déroulé révèle qu’avant de décliner, elle a été une figure de résurgence dans l’entre-deux-guerres et est apparue pendant et surtout après la guerre 39-45, comme une variante de dysfonctionnement biomécanique susceptible d’être maîtrisée et éliminée au moyen de la vaccination.

Négociations et refus ont estampillé les discours publics déroulés dans les lieux de vie et de pouvoir constitués par les structures de santé et les sièges des administrations coloniales installées dans la vallée du fleuve Sénégal comme dans le reste du territoire du Sénégal.

Questionnant par le haut l’histoire de la santé coloniale, précisément celle de la pratique de la médecine curative, Adama Aly Pam (qui a dans son viseur la phytothérapie et la configuration de l’espace public où « gît » le pathos étudié) pointe l’impossibilité de retranscrire et d’analyser, entre autres données mémorielles, les paroles de soin et les paroles de réconfort.

Ce faisant, il souligne les limites de l’enquête orale auprès d’anciens patients, accompagnateurs de patients, proches de patients, de soignants retraités ou de gestionnaires de souvenirs d’anciens témoins ou acteurs de la colonie. Le fait que la reconstitution de ces actes de langage ne soit pas toujours inscrite dans l’ordre du « possible documentaire » constitue, à bien des égards, une façon de dessiner les limites rencontrées par les chercheurs en histoire, qui abordent des questions relevant de l’affect placé sous le sceau du sensible.

En bref, il est difficile pour l’historien de recomposer, à partir du territoire de l’oral, des parcours de vie où prédominent l’anxiété, la peur de la mort, l’incapacité à contrôler son corps, la détresse du solitaire, les épanchements de cœur meurtri suite aux meurtrissures du corps, la honte consécutive à la violation de l’intime, etc. L’on a là autant de choses qui incitent à lire attentivement ce livre d’Adama Aly Pam, qui apporte une contribution décisive à la connaissance de l’histoire du Sénégal moderne, notamment celle des versants qui ont faiblement été investis. Chose à rapporter à la prégnance d’habitus assimilables à des dividendes octroyés aux chercheurs dont les travaux de recherche ont porté sur les batailles militaires, les biographies d’élites, les jeux de diplomatie (secrète, de connivence ou autre), les institutions étatiques, les révolutions religieuses, etc.

Contacts du Dr  Adama Aly Pam, P.hD, Archives, Library and Records Management Division, Knowledge Management and Information System

Tél. +00 33 1 45 68 19 50

E-mail: a.apam@unesco.org

 

 

 

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