L’année 2025 peut être considérée comme l’An 2 d’une République, qui se veut fondamentalement différente de celles qui l’ont précédée, mais tarde à s’assumer, car refusant encore de poser les actions décisives, qui actent la rupture d’avec l’ancien ordre néocolonial.
Si la première année avait permis l’élaboration des documents de référence comme l’agenda national de transformation, cette deuxième année va mettre en exergue les inévitables contradictions inhérentes à tout processus de changement social.
Il s’agit essentiellement des contraintes liées au legs provenant du système néocolonial pluri-décennal et plus spécifiquement, du régime de Benno Bokk Yakaar, notamment un déficit budgétaire et une dette sous-évalués, un hyper-présidentialisme, source de leadership éclaté entre le Président et le Premier ministre ainsi que la persistance des réflexes autoritaires du passé au sein de l’administration, des forces de défense et de sécurité et de la justice.
Ces pesanteurs et l’absence de traitement politique des questions centrales de la transition politique en cours ont fini par occasionner une mésentente au sommet du régime PASTEF.
Néanmoins, certaines avancées sont perceptibles, dont la plus emblématique demeure, sans conteste, la mise en œuvre d’une nouvelle doctrine de coopération en matière de défense et de sécurité signant la fin de la présence militaire française dans notre pays.
Des efforts colossaux sont en train d’être déployés en vue de vaincre les résistances à un assainissement de la gouvernance publique, à travers la reddition des comptes et pour empêcher la mise en coupe réglée de notre économie par les institutions financières internationales, au grand dam de puissants lobbies allant de l’opposition milliardaire aux agents stipendiés de l’impérialisme infiltrés dans divers groupes sociaux (Justice, Presse, familles religieuses, société civile…).
On ne peut que déplorer l’attitude négative de forces politiques regroupées au sein du prétendu front de défense de la république (FDR), qui ont l’outrecuidance de qualifier l’accession du PASTEF au pouvoir de rupture brutale du processus démocratique, oubliant les graves atteintes aux libertés, dont leur mentor s’était rendu coupable, entre 2021 et 2024.
Dans cette confrontation sans merci, la stabilité du nouveau régime ainsi que la consolidation de ses orientations patriotiques et progressistes ne seront garanties ni par la complaisance, ni par la compromission, encore moins par une réconciliation sans jugement, avec les dignitaires des précédents régimes, tant qu’ils refusent de s’amender, de procéder à leur autocritique et d’adopter de nouvelles mœurs politiques[i].
C’est pour cela qu’il est nécessaire, malgré quelques excès notés çà et là (notamment dans les réseaux sociaux), de préserver et même de promouvoir les capacités de veille citoyenne et de riposte populaire des jeunesses patriotiques, jouant en l’occurrence le rôle de sentinelles vigilantes.
Comme aime souvent le rappeler Ousmane Sonko, le démantèlement du système néocolonial honni ne s’accomplira pas en un jour et ne se fera pas selon une approche top-down, mais sera l’œuvre du peuple souverain, à travers sa mobilisation permanente, selon la méthode bottom-up.
C’est ce qui explique et justifie l’attitude de certaines personnalités de la mouvance PASTEF et d’organisations politiques de gauche ou de la société civile incluant les syndicats, qui se font un devoir d’interpeller le gouvernement, les décideurs et pouvoirs locaux sur les revendications populaires légitimes de même que sur les dérives et autres abus.
C’est ainsi que, vers la mi-février, des résidents d’un quartier de Tobor ont été arbitrairement arrêtés, alors qu’ils ne faisaient que protester pacifiquement contre l’installation d’un dépôt d’ordures à quelques encablures de leurs habitations. Parmi les personnes incarcérées figurait Dr Lamine Diédhiou, militant de gauche, Professeur et chercheur en sociologie au collège Limoilou (Québec, Canada), pourtant reconnu, depuis longtemps, comme un grand soutien de la lutte du PASTEF. Dans une déclaration de soutien à leur camarade, le groupe Dooleel PIT dénonce la persistance d’un appareil judiciaire et policier qui peine à s’aligner sur les exigences du changement du jub, jubbël jubbanti.[ii]
Fin février 2025, le gouvernement invite les syndicats de travailleurs et le patronat à une rencontre tripartite destinée à initier des échanges, afin d’apaiser le climat social dans un contexte économique difficile, aggravé par les dysfonctionnements des finances publiques hérités du précédent régime et amplement étayés par le rapport de la Cour des comptes.
Ce sinistre legs a drastiquement réduit la marge de manœuvre de l’Etat, qui s’est trouvé « contraint », occasionnant une grogne sociale tout à fait légitime, mais que les adversaires politiques malintentionnés cherchent à instrumentaliser.
Ce risque de malaise social est d’autant plus réel, que certains observateurs avaient déjà noté l’insuffisante implication du monde du travail aussi bien dans les luttes contre le régime autoritaire de Benno Bokk Yakaar que dans la dynamique de transformation systémique enclenchée par PASTEF et ses alliés.[iii]
Toute analyse objective sur cette problématique devrait prendre en considération les déboires du précédent pacte de stabilité sociale (et d’émergence économique) expérimenté par Benno Bokk Yakaar et le fait que le candidat Diomaye avait avalisé le pacte de bonne gouvernance démocratique inspiré des Assises nationales sur demande du Sursaut Citoyen.
On comprend, dès lors, qu’au-delà du pacte social, le pouvoir PASTEF devrait travailler à amener les travailleurs à s’approprier des objectifs du pacte citoyen de bonne gouvernance, qui devrait être est un plus sûr garant de la stabilité sociale.
Le rejet par le Conseil constitutionnel, de la loi interprétative censée clarifier la loi d’amnistie nº2024-09 du 13 mars 2024 constitue une autre illustration des difficultés des autorités politiques issues du PASTEF à se distancier de la logique du « système ».
Cette loi partait d’une bonne intention cherchant à éviter l’amnistie de crimes imprescriptibles (assassinats, tortures) et à limiter l’amnistie aux seuls faits liés à l’exercice d’une liberté politique. D’autant que l’écrasante majorité des détenus membres du PASTEF avaient été injustement incriminés par des magistrats aux ordres.
C’est donc, sans surprise, que cette proposition de loi s’est heurtée aux pesanteurs et pièges de dispositions juridiques conçues pour bloquer toutes perspectives de libération sociale, mais l’essentiel a pu être préservé car, au bout du compte, le conseil constitutionnel a réaffirmé l’impossibilité absolue d’amnistier des crimes imprescriptibles.
La détérioration du climat social et la conservation du carcan institutionnel néocolonial rendent le passage du système à l’antisystème particulièrement complexe.[iv]
Cette transition exige, pour la réussite du changement social, la mise en œuvre de mécanismes de démocratie participative, de mobilisation populaire et de co-construction citoyenne. Elle requiert d’élargir les espaces d’expression citoyenne, de promouvoir les libertés et de libérer l’initiative militante au sein du camp patriotique, dont les membres doivent devenir de véritables sentinelles de la transformation systémique[v].
Malheureusement, force est de constater, que le système judiciaire sénégalais reste encore fortement imprégné par des séquelles de l’idéologie carcérale (privilégiant la détention) et que les nouvelles autorités font preuve de peu d’empressement à abroger certaines lois liberticides.
Curieusement, la sphère présidentielle, au lieu de tirer les leçons du désaveu relatif des parlementaires de sa majorité sur la loi interprétative, fonce, tête baissée, sur une nouvelle initiative tout aussi irréfléchie.
Il s’agit de marquer la journée du 28 mai, prétendument dédiée au dialogue national, institutionnalisée par le président Macky, au lendemain du référendum du 20 mars 2016, qui n’a jamais servi qu’à entériner les forfaitures de son défunt régime.
Certains cercles proches du camp patriotique déplorent un conformisme consternant en contradiction flagrante avec l’exigence de rupture. [vi] D’autant que, comme par le passé, le dialogue reste largement confiné aux questions électorales au moment où la refondation institutionnelle devrait être placée en tête des priorités.
Assurément, les initiateurs du projet pastéfien se heurtent à de multiples difficultés, à tel point que la problématique de l’évaluation de la transformation systémique se pose avec acuité[vii]. La question est d’autant plus pertinente que le fameux modèle de démocratie représentative, d’inspiration libérale, que les Occidentaux, la bourgeoisie bureaucratique, noyau de l’opposition sénégalaise et leurs thuriféraires cherchent à nous imposer, se confond plus que jamais avec haine, exclusion, agression et …génocide.
De fait, le contexte international se caractérise par l’émergence de forces néofascistes au niveau de plusieurs pays occidentaux, qui nourrissent le dessein de réhabiliter des idéologies aux relents ségrégationnistes voire fascistes, contre le monde du travail, les migrants et les minorités ou dans des conflits en Ukraine, au Sahel ou à Gaza.
De même l’approche technocratique adoptée jusque-là, par le régime PASTEF, dont les « delivery units » constituent un emblème, brille par son caractère élitiste, en misant exclusivement sur l’expertise et l’efficience. Elle pèche par le fait qu’elle occulte des aspects cruciaux comme la légitimité, la démocratie participative incluant le contrôle populaire.
D’ailleurs, la déclaration publique faite par le Président du PASTEF, à l’issue de l’installation du conseil national de sa formation politique, au mois de juillet 2025, révèle, pour la première fois, au grand jour, les contradictions internes, qui minent le camp patriotique.
Ce coup de gueule survient au moment où certains signaux équivoques émis à partir des hautes sphères de l’Exécutif et du Judiciaire semblent encourager les déchus du 24 mars à reprendre du poil de la bête et à s’en prendre violemment au PASTEF, tentant d’assimiler le traitement judiciaire d’actes de délinquance financière commis par certains de leurs responsables à une répression politique.
Il est grand temps de neutraliser les ennemis du peuple et de rejeter leur « mystification conceptuelle ».[viii] Visiblement les mots n’ont pas la même signification selon qu’on soit d’un camp ou de l’autre.
Le peuple sénégalais a vécu dans sa chair les conséquences de leur fâcheuse propension à sacraliser la République et son chef de même que le Parlement et la Justice.
Cette mystification a donné lieu à des décennies de criminalité politique entre répression du mouvement populaire, détournements de deniers publics, fraudes électorales, éviction d’adversaires politiques des compétitions électorales, tripatouillages du code électoral et de la Constitution ayant culminé avec des dizaines de meurtres durant la gouvernance tyrannique de Benno Bokk Yakaar.
Certains cercles du régime pastéfien s’opposent aux velléités de conciliation et de compromis avec l’opposition milliardaire. Ils se positionnent en faveur d’une ligne claire : audit de la dette, justice pour les blessés et victimes, reddition des comptes des anciens dignitaires de Benno Bokk Yakaar, et distanciation avec la logique d’alignement imposée par le FMI.
C’est dans cette optique qu’il faut comprendre le réaménagement gouvernemental du 6 septembre 2025, anodin à première vue, qui pose pourtant la question centrale du retour ou non au modèle néocolonial. Il s’agit pour le nouveau régime, d’éradiquer les tares du système, en vue de mettre un terme définitif à la prédation de nos ressources par la bourgeoisie bureaucratique et celle compradore, sur la voie d’une redevabilité pleine et entière.[ix]
Les forces patriotiques n’ont pas prêté toute l’attention requise à l’apparition intempestive de l’ex-président Macky Sall à New-York, à l’occasion de la 80ième Assemblée Générale des Nations-Unies, se permettant même de pousser la chansonnette lors d’une interview accordée à la chaîne YouTube H5 Motivation, comme un « loup » qui sortirait du bois.[x] Et dire qu’il s’agit d’un potentiel client de la Cour Pénale Internationale !
Dans la dernière semaine de septembre, le pool judiciaire délivre un mandat d’arrêt contre Madiambal Diagne, un patron de presse sénégalais, pour »association de malfaiteurs, escroquerie sur les deniers publics, blanchiment de capitaux en bande organisée, utilisation de facilités liées à l’exercice d’une activité professionnelle, ainsi que pour complicité de ces infractions ».
Ce journaliste s’est métamorphosé, en l’espace d’une vingtaine d’années, depuis le moment où il opposait une résistance farouche aux velléités autoritaires du régime de Wade (juillet 2004) et était poursuivi pour « diffusion de nouvelles de nature à provoquer des troubles politiques graves et jeter le discrédit sur les institutions ». Il est maintenant devenu le symbole le plus achevé de l’entente cordiale entre certains secteurs du quatrième pouvoir et la bourgeoisie bureaucratique.
Pour échapper aux serres de la Justice, Madiambal Diagne réussira à franchir les frontières nationales et à rejoindre la capitale française, qui reste encore la Mecque des délinquants politiques, qui nous ont gouverné jusque-là et de leurs thuriféraires. De Paris, il persiste dans la provocation, en accordant des interviews à certains médias, qui vont, de ce fait, subir les foudres de la Justice.
Les journalistes Maimouna Ndour Faye (7TV) et Babacar Fall (RFM) vont être interpellés avant d’être libérés au bout de quelques heures. De plus, les signaux TNT des deux médias concernés seront purement et simplement coupés pendant plusieurs jours. Malgré l’adversité voire l’inimitié que ces deux médias ont toujours vouée au camp patriotique, même du temps où il se trouvait encore dans l’opposition, il est difficile de cautionner ces tracasseries judiciaires et surtout les coupures de signaux sur le TNT évocatrices de sombres époques qu’on croyait révolues.[xi]
De fait, un des plus grands défis du nouveau régime PASTEF, bien avant la morosité économique, est de se départir d’une idéologie carcérale, en vue d’instaurer une transition plus apaisée.
En arrière-plan de ces faits divers politico-judiciaires, dont l’actualité notre pays foisonne depuis que la judiciarisation de la vie politique et la criminalisation des opposants sont entrées dans les mœurs politiques, se déroulait un bras de fer au sommet de l’Etat.
Fin Octobre, le président Ousmane Sonko annonce la tenue d’un tera-meeting appelé à constituer un « turning point » devant impacter durablement la vie politique nationale. Effectivement, on assiste à la publication, deux jours après le meeting mémorable du 8 novembre, d’un communiqué de défiance contre le PASTEF, signé de Bassirou Diomaye Faye, confirmant le remplacement d’Aida Mbodj par Aminata Touré désignée pour procéder à la réorganisation de la Coalition « Diomaye Président » ! Les questions que se posent les militants de la galaxie patriotique sont les suivantes : le président Diomaye envisagerait-il de postuler pour un deuxième mandat, sans concertation avec Sonko et le PASTEF ? Et subsidiairement, l’ancienne Premier Ministre de Macky est-elle la personne la mieux indiquée pour cette tâche ?
Ces questions sont d’autant plus pertinentes et légitimes, qu’on note une ruée vers ce qui s’apparente à un cartel politico-maffieux, d’opérateurs politiques « peu recommandables », dont une majorité de transhumants provenant de la défunte Benno Bokk Yakaar !
Si le téra-meeting est l’exemple le plus récent des capacités exceptionnelles du président du PASTEF à inspirer et à motiver les milliers de jeunes sénégalais, qui continuent de croire en lui, dénotant d’un leadership transformationnel indéniable, il faut regretter le manque de cohésion devenu flagrant, entre les différents pôles du pouvoir, la Présidence et la Primature, qui semblent ne plus émettre sur la même longueur d’ondes.[xii]
L’année se termine sur une note d’espérance portée par le colloque dédié au centenaire du militant révolutionnaire Frantz Fanon.
Il sonne comme une piqûre de rappel, qui légitime les nobles luttes des peuples africains, (particulièrement celles de la jeunesse sénégalaise), pour la liberté et la réappropriation de leurs souverainetés confisquées.[xiii]
Nioxor Tine
Leelamine@Nioxor.Com
[I] Plaidoyer Pour De Nouvelles Mœurs Politiques. – Le Blog De Nioxor Tine
[Ii] Déclaration Sur L’arrestation Du Dr Lamine Diédhiou – Le Blog De Nioxor Tine
[Iii] Un Pacte Peut En Cacher Un Autre – Le Blog De Nioxor Tine
[Iv] An 1 Du Projet Pastef: Une Transition Complexe – Le Blog De Nioxor Tine
[V] Il Ne S’agit Plus Seulement D’interpréter ! – Le Blog De Nioxor Tine
[Vi] Dialogue Et Ruptures – Le Blog De Nioxor Tine
[Vii] A Quelle Aune Evaluer La Transformation Systemique ? – Le Blog De Nioxor Tine
[Viii] Le Pastef Attaque Par L’opposition !
[Ix] Une Etape Cruciale Vers Une Redevabilite Pleine Et Entiere – Le Blog De Nioxor Tine
[X] Le Chant Du Loup – Le Blog De Nioxor Tine
[Xi] Une Nouvelle République Pour La Protection De Nos Droits Et Libertés ! – Le Blog De Nioxor Tine
[Xii] Pour Dépasser La Crise, Redresser Le Cours De La Révolution ! – Le Blog De Nioxor Tine
[Xiii] « Transformation Systémique » Et Impasse Postcoloniale: Actualité De La Pensée De Fanon – Le Blog De Nioxor Tine

