Dans une géopolitique mondiale marquée par une mondialisation multidimensionnelle mais disparate, et par l’essor de l’intelligence artificielle, la culture est devenue un espace central de production d’influence et de narratifs, un véritable vecteur de puissance. Pour le Sénégal, la préservation du patrimoine mandingue, face à sa banalisation et à sa mercantilisation, dépasse la simple préoccupation mémorielle ou la panique identitaire. Elle constitue un levier stratégique pour bâtir une diplomatie culturelle d’intégration sous-régionale, fondée sur la transmission, notamment de la langue, la profondeur historique et la maîtrise des récits.
Le patrimoine mandingue dépasse largement le cadre des frontières nationales héritées de l’histoire coloniale. Langues, rites, structures sociales, systèmes de médiation et formes de transmission initiatique constituent un socle civilisationnel partagé entre le Sénégal, le Mali, la Guinée, la Gambie, la Côte d’Ivoire et au-delà. Cette continuité historique et culturelle fait du monde mandingue un espace naturel d’intégration sous-régionale.
Préserver ce patrimoine ne signifie donc pas seulement sauvegarder des pratiques anciennes. Il s’agit de promouvoir la langue, défendre ses rites et de maintenir vivant un langage commun entre peuples. Ce langage partagé nourrit la cohésion, la médiation et le dialogue dans un contexte régional traversé par de fortes instabilités géopolitiques. À ce titre, le patrimoine mandingue peut devenir un véritable outil de diplomatie culturelle, une diplomatie fondée sur la langue, la reconnaissance mutuelle et la mémoire partagée. Les dynamiques récemment observées au Sénégal vont clairement dans ce sens. À Mbour, la collectivité mandingue a procédé à l’intronisation du Conseil des sages, dit “Alfa Kafoo”, instance traditionnelle de régulation et de transmission des normes culturelles.
Cette étape a été accompagnée de la mise en place d’un nouveau leadership, avec El Hadj Ibrahima Sadio comme président et Pa Cheikhou Koté comme vice-président. Elle traduit une volonté de continuité, de légitimité et de responsabilité dans la gouvernance d’un patrimoine défendu, en son temps, par feu El Hadj Boubacar Diambang, et porté aujourd’hui par des avancées majeures sous l’impulsion de son secrétaire général, Mamadou Aïdara Diop, et de son équipe. Dans le même élan, la Fédération nationale des Mandinkas du Sénégal (FENAMAS) a vu le jour le 27 décembre à Marssassoum, sous la houlette de chefs traditionnels, de sages et de plusieurs figures intellectuelles de renom du monde mandingue.
Parmi elles figuraient les professeurs Balla Moussa Daffé, Nouha Cissé, Manding Djitté, Abdoulaye Sidibé, Elhadji Bamarro Dramé, ainsi que Makhily Gassama, ancien ministre de la Culture. Pensée comme un cadre national de concertation, de coordination et de représentation, cette Fédération doit prochainement être reçue par le ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, marquant une reconnaissance institutionnelle et l’ouverture d’un dialogue structuré entre l’État et les communautés détentrices de cet héritage.
Diplomatie, nation branding : une nouvelle géopolitique du récit
Le nation branding consiste à produire des narratifs cohérents sur un pays – culture, valeurs, histoire, innovation, stabilité, créativité – afin d’influencer les perceptions des publics étrangers : investisseurs, touristes, partenaires diplomatiques, médias et plateformes numériques. L’exemple des Vodoun Days au Bénin montre qu’un État peut mobiliser son patrimoine culturel comme instrument de reconnaissance internationale et de repositionnement symbolique.
Toutefois, tous les patrimoines n’appellent pas les mêmes modalités de valorisation. Le patrimoine mandingue, notamment dans ses dimensions rituelles et initiatiques, exige une éthique de la retenue, résumée par les principes du Da mutoo et du Ké ba nia. Tout ne peut ni ne doit être montré, monétisé ou transformé en spectacle. Une mise en scène excessive, dictée par les logiques de visibilité et de rentabilité, risque de banaliser, voire de profaner, des pratiques porteuses de sens profond.
La diplomatie culturelle repose également sur la transmission des savoirs, la recherche, l’éducation, la circulation encadrée des récits et la reconnaissance du rôle central des détenteurs légitimes de la tradition. C’est dans cet équilibre entre visibilité maîtrisée et protection du sacré qu’une politique culturelle peut véritablement faire sens.
Culture, narratifs et influence à l’ère du numérique et de l’IA
À l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, la culture est devenue un champ stratégique de production de narratifs. Les plateformes numériques, les moteurs de recherche et les systèmes d’IA participent désormais à la hiérarchisation des savoirs, à la visibilité des cultures et à la construction des représentations collectives. Ce qui n’est pas documenté, structuré et raconté par ses propres acteurs risque d’être réinterprété ou déformé par d’autres.
Dans ce contexte, la préservation du patrimoine mandingue doit s’accompagner d’une maîtrise des récits et de l’image. Il s’agit de produire des discours rigoureux, contextualisés et légitimes sur l’histoire, les valeurs et les pratiques culturelles, afin d’éviter leur réduction à des contenus folkloriques ou « tiktokisés ». La recherche académique, la documentation, les archives et les outils numériques encadrés ont ici un rôle central à jouer.
Une diplomatie culturelle d’influence ne vise pas à occuper l’espace médiatique à tout prix. Elle cherche à inscrire durablement un patrimoine dans les circuits de reconnaissance symbolique, y compris dans les environnements numériques et algorithmiques. En ce sens, préserver le patrimoine mandingue, c’est aussi affirmer une forme de souveraineté culturelle face aux logiques globales de standardisation des récits.
Dr. Moussa Diop
Maître de conférence assimilé au CESTI
Initié et Membre de la collectivité Mandingue de Mbour

