Horticulture, face aux chiffres triomphants masquant la détresse des petits producteurs : une deuxième lettre ouverte alerte le Président Diomaye Faye

Dans une seconde lettre ouverte adressée au président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, l’agropasteur Amar Yaya Sall dresse un tableau alarmant de la situation de l’horticulture sénégalaise. Derrière des statistiques officielles jugées « mirobolantes », il dénonce une crise sociale et économique profonde qui frappe les petits producteurs, notamment dans la zone des Niayes, au point de pousser des centaines de jeunes agriculteurs sur les routes périlleuses de l’émigration clandestine.

Une alerte restée sans réponse

Datée du 4 janvier 2026 à Darou Ndoye, cette deuxième lettre ouverte fait suite à une première correspondance envoyée le 9 septembre 2025, restée sans réaction officielle. Amar Yaya Sall, président du Mouvement citoyen Kawkaw et responsable syndical agricole, y rappelle avoir déjà attiré l’attention du chef de l’État sur « la face cachée de la crise de l’horticulture au Sénégal ».

Dans ce premier courrier, il contestait déjà la lecture triomphaliste faite par les autorités sur les performances agricoles, notamment l’annonce de l’autosuffisance en pommes de terre, oignons et carottes. Selon lui, ces résultats, loin de refléter une prospérité partagée, coïncident paradoxalement avec « un contexte inégalé de détresse économique et sociale chez la grande masse des petits producteurs ».

Des performances agricoles à double visage

L’auteur de la lettre souligne que, hormis la pomme de terre, aucune semence maraîchère n’a bénéficié de subventions, entraînant une flambée des prix. Il pointe également la mise à disposition tardive et insuffisante des engrais maraîchers. Résultat : une campagne marquée par la mévente généralisée, des prix en dessous des coûts de production, et l’abandon de centaines d’hectares de cultures.

Pour la première fois, rappelle-t-il, les producteurs ont observé une grève de 48 heures les 30 avril et 1er mai 2025, sous le mot d’ordre « Pas de récolte, pas de commercialisation ». Un signal fort traduisant l’ampleur du malaise dans les exploitations familiales.

Petits producteurs sacrifiés, agro-industrie favorisée

Amar Yaya Sall appelle à relativiser les chiffres de production globale, en s’interrogeant sur leur répartition. Il cite le cas de la pomme de terre, dont près de 50 % de la production nationale aurait été assurée par une seule entreprise d’agrobusiness étrangère. Une situation qu’il juge incompatible avec l’ambition affichée de souveraineté alimentaire.

Selon lui, les bénéfices des performances agricoles ont profité « presque exclusivement aux agrobusiness et aux commerçants », laissant les petits producteurs — piliers des exploitations familiales — dans un état de quasi-sinistre économique.

De la crise agricole à la tragédie humaine

La seconde lettre franchit un seuil dramatique en établissant un lien direct entre la crise maraîchère et l’émigration clandestine. L’auteur évoque l’embarquement de plus de 300 jeunes agriculteurs de la zone des Niayes dans une pirogue partie vers l’Espagne début décembre, sans nouvelles à ce jour.

Pour Amar Yaya Sall, cette tragédie annoncée est la conséquence directe du « naufrage économique et social » des jeunes engagés dans le Bëy Seddoo, abandonnés après une campagne catastrophique, sans revenus et accablés de dettes.

Un appel pressant à la solidarité nationale

Dans sa lettre, l’agropasteur déplore l’absence d’évaluation officielle des pertes, pourtant estimées à plusieurs dizaines de milliards de FCFA, avec des pertes post-récolte qui auraient au moins doublé, dépassant largement les 100 milliards de FCFA habituellement enregistrés.

Il interpelle directement le président de la République sur des incohérences qu’il juge graves, citant notamment l’annonce d’une production de 250 000 tonnes de pommes de terre pour un besoin national de 150 000 tonnes, alors que le pays se retrouve, dix mois plus tard, confronté à une pénurie et à des prix spéculatifs allant de 1 000 à 1 500 FCFA le kilo.

Une demande claire : agir avant l’irréparable

Se présentant comme la voix des « véritables sinistrés », Amar Yaya Sall appelle à une évaluation urgente des pertes, à des mesures de secours immédiates, et à une solidarité nationale en faveur des petits producteurs maraîchers, particulièrement les jeunes des Niayes.

Cette deuxième lettre ouverte, signée par un acteur engagé du monde agricole et syndical, se veut moins une interpellation politique qu’un cri d’alarme, avertissant que derrière les bilans officiels flatteurs se joue l’avenir d’une jeunesse rurale au bord du désespoir — et parfois de la mort.

Michel DIEYE

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