La récente réévaluation de la dette publique du Sénégal à 132 % du PIB a suscité de nombreuses réactions. Ce chiffre impressionne, inquiète même. Pourtant, il mérite d’être analysé avec nuance et lucidité économique.
Ce ratio résulte d’une consolidation élargie des comptes publics, intégrant désormais la dette de l’État central, celle des entreprises publiques et parapubliques, ainsi que les garanties souveraines accordées par l’État. Mais ces trois catégories n’ont ni la même nature, ni le même impact sur les finances publiques.
—-Dissocier pour mieux comprendre
La dette de l’État central correspond aux emprunts directement contractés par le Trésor. Elle représente environ 75 à 80 % du PIB et constitue la partie effectivement budgétaire. C’est sur elle que se concentrent les analyses de soutenabilité du FMI et de la BCEAO.
Viennent ensuite les dettes des entreprises publiques (SENELEC, SONES, AGEROUTE, PETROSEN, etc.), généralement adossées à des projets productifs ou à des infrastructures. Ces engagements ne deviennent un risque budgétaire que si ces entreprises ne parviennent pas à rembourser leurs emprunts.
Enfin, les garanties souveraines sont des engagements potentiels : elles ne deviennent exigibles que si les bénéficiaires font défaut. Les inclure sans distinction gonfle mécaniquement le ratio global, sans effet immédiat sur la trésorerie de l’État.
—-Une dette consolidée ≠ un surendettement réel
Dire que le Sénégal est endetté à 132 % du PIB ne signifie donc pas qu’il est en situation de surendettement incontrôlé. Cela traduit surtout une meilleure transparence comptable, en élargissant le périmètre des engagements publics.
Le véritable enjeu consiste à distinguer les dettes exigibles (État central) des dettes opérationnelles (entreprises publiques) et des engagements conditionnels (garanties). C’est cette distinction qui permettra d’évaluer la soutenabilité réelle et d’adopter une stratégie adaptée à chaque composante.
—-Le reprofilage : cibler l’essentiel
Le reprofilage de la dette — allongement des maturités et réduction du coût du service — ne doit pas concerner tout le stock consolidé, mais la dette budgétaire de l’État central, celle qui pèse directement sur le budget.
Les dettes des entreprises publiques doivent être gérées à travers une réforme de leur gouvernance et des plans de performance. Quant aux garanties souveraines, elles n’ont pas vocation à être reprofilées tant qu’elles ne se transforment pas en dettes effectives.
En pratique, le Sénégal pourrait concentrer son reprofilage sur :
La dette intérieure à court terme (bons du Trésor, obligations de moins de 3 ans) pour alléger la pression de refinancement.
Les eurobonds et prêts commerciaux à taux élevés, à renégocier ou refinancer à plus long terme.
Les prêts bilatéraux à maturité courte (Chine, Inde, pays du Golfe) à convertir en financements concessionnels ou en partenariats sectoriels.
Un tel reprofilage, sélectif et bien préparé, renforcerait la liquidité budgétaire, soutiendrait la croissance et enverrait un signal fort de crédibilité aux partenaires financiers.
—-Un enjeu de gouvernance et de confiance internationale
Mais pour que cette stratégie soit crédible, il est impératif que le Sénégal et le FMI parviennent à un nouvel accord formel de programme.
L’absence de validation officielle du nouveau programme réduit la portée du signal de confiance que le pays peut envoyer aux marchés internationaux.
Un accord clair avec le FMI ne signifie pas soumission, mais reconnaissance de discipline macroéconomique et de transparence budgétaire. Il faciliterait :
- l’accès à des financements concessionnels,
- la réussite du reprofilage sur les marchés,
- et le retour de la confiance des investisseurs.
En somme, sans cadre macroéconomique validé, la dette restera perçue comme risquée, même si elle est bien structurée.
—-En conclusion
Le vrai danger n’est pas le chiffre de 132 %, mais la confusion entre les dettes et l’absence d’une stratégie différenciée.
Le reprofilage doit cibler la dette budgétaire, pendant que la réforme de la gouvernance publique s’attaque aux dettes des entreprises d’État.
Et surtout, le Sénégal doit finaliser rapidement un nouveau programme avec le FMI, afin de restaurer la confiance des marchés et d’assurer une trajectoire soutenable.
Une dette bien comprise et bien gérée n’est pas une faiblesse : c’est un levier de souveraineté économique.

