Christian Valentin s’en est allé.
Avec lui disparaît l’un des derniers témoins directs, et l’un des artisans discrets, de ce moment fondateur où le Sénégal se donna à lui-même comme République.
Il fut mon oncle par l’amitié profonde et durable qui le liait à mon oncle Cheikh Hamidou Kane — tous deux issus de la même génération formée à l’École nationale de la France d’Outre-Mer (ENFOM), aux côtés de mon autre tonton, Babacar Ba. Mais il fut aussi mon ami, mon voisin parisien, et surtout une présence avunculaire, patiente et formatrice, qui accompagna silencieusement mon propre cheminement.
« Tonton Chris », ainsi l’appelions-nous depuis mon enfance, appartenait à ces hommes rares dont la vie épouse l’histoire sans jamais chercher à la dominer. Ami fidèle de ma famille, branche maternelle et paternelle, il succéda au jeune auteur de « L’Aventure ambiguë », qui venait de paraître, comme gouverneur de la région de Thiès, lorsque celui-ci fut appelé à servir l’État au sommet, d’abord comme Commissaire général au Plan, puis ministre, peu avant la regrettable déchirure politique — toujours douloureuse à rappeler — qui, malheureusement, sépara Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia.
Il était le fils de la sœur d’André Guillabert, ami intime d’Aboubakry Kane, lui aussi frère de la mère de Cheikh Hamidou Kane. Les vicissitudes de la vie politique mettront, un temps durant, les deux oncles et neveux dans des camps adverses, mais sans jamais entacher l’amitié et la fraternité indéfectible qui les liait.
Laudator temporis acti – Éloge des temps anciens – pour rappeler qu’il fut un temps, aujourd’hui presque révolu, où les démons de la politique ne parvenaient pas à fracturer ce que la famille, le sang, le sens de l’honneur et l’amitié avaient scellé dans un pacte social de haute élévation.
En France, mon amitié avec mon tonton Valentin se resserra encore après la première alternance politique de l’an 2000. Elle fut pour moi une véritable école de vie. À Paris, nos domiciles ne sont séparés que de quelques minutes à pied. Je lui rendais visite régulièrement, souvent porteur d’un grand bol de riz au poisson, notre « thiébou djeune » national, qui réjouissait le « domou Ndar », ce natif de Saint-Louis du Sénégal, viscéralement attaché à sa terre jusqu’à son dernier souffle. Ces moments simples disaient beaucoup de son attachement viscéral à la terre natale, à ses saveurs, à sa mémoire.
Si aujourd’hui je prends la plume, ce n’est pas seulement pour dire mon affection pour un être cher, mais aussi pour saluer l’un des derniers grands témoins de la naissance de la République du Sénégal. En effet, Christian Valantin en fut, truelle à la main, l’un des jeunes artisans, à l’ombre tutélaire des grands bâtisseurs que furent Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia, Lamine Guèye et tant d’autres figures illustres de notre histoire nationale.
Formé au lycée Faidherbe de Saint-Louis, pur produit de l’Université française, il était un homme de culture au sens le plus exigeant du terme. Patriote authentique — dans une époque où le mot est trop souvent vidé de sa substance — il servit un pays qu’il aima profondément et auquel il donna sans compter. Fier de la culture sénégalaise, avec son wolof précis et châtié, fier de sa culture française, ouvert aux vents venus d’ailleurs, il incarnait un humanisme de synthèse, sans crispation ni reniement.
Mais réduire « tonton Chris » à un parcours institutionnel serait trahir sa vérité profonde. Il était avant tout un homme de bonté, dont l’engagement politique fut marqué par une attention constante aux populations rurales de la région de Thiès, auxquelles il demeura fidèle, convaincu que le progrès d’une nation se mesure d’abord à l’attention portée à ses plus humbles.
Gouverneur de région, directeur de cabinet du Président de la République, directeur de l’Office de commercialisation agricole (OCA), rapporteur du budget d’une rare expérience, parlementaire respecté, diplomate portant la voix du Sénégal dans les grandes instances de la Francophonie : sans éclat tapageur, sans bruit inutile, Christian Valentin savait ce qu’est l’État. Il en portait la mystique, cette conviction intime que l’État n’est pas une abstraction froide, mais une pédagogie et une exigence morale, une promesse de cohésion, une transcendance collective.
Je lui rendis visite il y a quelques semaines, rue de la Croix-Nivert dans le 15ème arrondissement de Paris. Il était heureux de ma venue et soulagé de me restituer un livre que je lui avais prêté et qu’il avait eu peine à retrouver parmi les piles d’ouvrages qui peuplaient son appartement.
C’était « La Plume raboutée », premier tome des mémoires du grand Birago Diop, ce pionnier lumineux des lettres sénégalaises, si profondément attaché à Saint-Louis et au lycée Faidherbe qui le prépara et lui ouvrit les portes de l’Ecole nationale Vétérinaire de Toulouse. Le livre rendu, nous parlâmes du Sénégal pendant de longues heures : d’un pays qu’il connaissait intimement, qu’il aimait passionnément, qu’il avait contribué à bâtir, et pour lequel il souffrait encore autant qu’il espérait.
Christian Valantin était un esprit ouvert, attentif, curieux du monde et des hommes. Il se situait aux antipodes des nationalismes étriqués, des postures déclamatoires et mortifères. Il était l’enfant de cette terre-carrefour, ce trait d’union entre mer et fleuve, où se sont harmonieusement mêlées la culture sénégalaise traditionnelle, la culture française et les influences arabo-islamiques. Je demeure convaincu que c’est cette « chimie de la fusion et de la synthèse » qui a façonné ce que nous avons été, et demeure ce que nous devons redevenir pour renaître et habiter pleinement le monde en pleine mutation, le monde de demain.
Puisse la trajectoire de Christian Valentin inspirer notre jeunesse : s’enraciner solidement dans les valeurs de la terre-mère, tout en s’ouvrant, sans crainte ni arrogance, aux apports fécondants de l’ailleurs. C’est à cette condition que se construisent les nations durables.
Repose en paix, cher tonton Christian Valentin.
Ta vie demeure, pour nous tous, une leçon de fidélité, de mesure et d’espérance.
Hamidou Sall
Écrivain

