L’annonce du recrutement de plusieurs enseignants-chercheurs sénégalais par la Guinée a suscité une vague d’indignation dans une partie de la presse nationale. Titres alarmistes, tonalité dramatique, soupçons de désertion ou d’irrégularité administrative. Le traitement médiatique dominant donne l’impression d’un événement exceptionnel, presque scandaleux. Or, cette lecture révèle surtout un retard analytique de certains médias face aux transformations profondes du champ universitaire mondial.
La mobilité des enseignants-chercheurs n’est ni une anomalie, ni une trahison institutionnelle. Elle constitue l’un des principes structurants de la production du savoir contemporain. Depuis plusieurs décennies, les universités du monde entier fonctionnent sur la base de circulations transnationales : enseignants invités, contrats temporaires, chaires conjointes, doubles affiliations, missions d’enseignement ou de recherche à l’étranger.
Dans cet espace mondialisé du savoir, les compétences académiques ne sont plus strictement confinées aux frontières nationales. Les sciences, par définition, ne reconnaissent pas les souverainetés administratives, mais s’inscrivent dans des réseaux, des collaborations et des dynamiques régionales et internationales.
L’un des angles morts majeurs du traitement médiatique de cette affaire réside dans la confusion entretenue entre mobilité académique et fuite des cerveaux. La fuite suppose un départ définitif, subi, souvent lié à des contextes de crise ou d’effondrement institutionnel. La mobilité, au contraire, est un choix professionnel rationnel, souvent temporaire, qui peut renforcer les compétences, les réseaux et le rayonnement scientifique du pays d’origine.
Cette indignation médiatique révèle plus profondément un malaise à interroger frontalement les politiques publiques de l’enseignement supérieur. Plutôt que de s’indigner, un journalisme à la hauteur des enjeux aurait dû poser des questions autrement plus pertinentes : quelles sont les conditions de travail, de rémunération et de reconnaissance offertes aux enseignants-chercheurs au Sénégal ? Pourquoi d’autres pays africains parviennent-ils à attirer ces compétences ? Existe-t-il une politique nationale de mobilité encadrée, négociée et bénéfique pour le système universitaire sénégalais ? Comment transformer ces circulations en leviers de coopération scientifique régionale ?
En évitant ces interrogations, la presse donne l’impression de réagir aux symptômes sans analyser les causes, et de substituer le commentaire politique à l’analyse structurelle. Cette indignation tardive révèle plus profondément un malaise ; une difficulté persistante à penser l’université sénégalaise comme un acteur pleinement inscrit dans l’économie mondiale du savoir. Le réflexe défensif, presque protectionniste, traduit une vision où l’enseignant reste perçu comme un agent administratif national plutôt que comme un producteur de connaissances mobiles, stratégiques et transnationales.
L’affaire des enseignants recrutés en Guinée n’est pas un scandale académique ; c’est un révélateur médiatique et politique. Elle montre une presse parfois en retard sur les mutations qu’elle prétend analyser, plus prompte à relayer l’émotion officielle ou à instrumentaliser le débat que produire une réflexion de fond.
À l’heure de la mondialisation du savoir, le véritable enjeu n’est pas d’empêcher les enseignants de circuler, mais de penser politiquement, institutionnellement et médiatiquement cette mobilité, sans la réduire à un champ de bataille idéologique. Faute de quoi, l’indignation restera un bruit passager, incapable d’éclairer les transformations profondes de l’université africaine contemporaine.
Pape Sadio Thiam

