La dette « cachée » du Sénégal : entre ingéniosité de crise, exigence de transparence et défi de relance économique Par Souley Wade

La question de la « dette dite cachée » du Sénégal sur la période 2019-2023 mérite d’être analysée à la lumière du contexte exceptionnel de ces dernières années. Face aux chocs successifs — pandémie de Covid-19, flambée des prix liée à la guerre en Ukraine, tensions sociales et politiques internes — l’État avait un besoin urgent de ressources financières pour préserver la stabilité économique et sociale.

 

Dans un tel contexte, le recours à des instruments non conventionnels – comme les engagements hors bilan ou les garanties publiques non directement comptabilisées dans la dette officielle – peut être perçu comme une forme d’ingéniosité budgétaire. Toutefois, il s’agit en réalité d’un misreporting volontaire, qui contribue à façonner, selon la perspective adoptée, une réalité ou une simple illusion de « dette cachée ».

 

Cette stratégie a permis de minorer artificiellement le ratio dette/PIB et de continuer à bénéficier de financements concessionnels, bien plus avantageux que les emprunts commerciaux, évitant ainsi une asphyxie financière probable au moment où la population et l’économie avaient le plus besoin du soutien public. Elle a aussi épargné le pays du risque de paupérisation massive, terreau de chaos, vu le contexte socio-politique de l époque, dans l’attente de l’embellie promise par l’exploitation gazière et pétrolière, et d’une stabilité politique retrouvée après l’élection présidentielle. Pari audacieux et ingénieux pour certains, maladroit voire malheureux pour d’autres, ce choix s’est néanmoins révélé hasardeux.

 

Il faut d’abord souligner que cette « créativité » a ses limites et ses effets pervers. Une dette non déclarée, aux partenaires comme au public, fragilise la transparence, biaise les statistiques officielles et finit par miner la confiance des investisseurs, des citoyens et des institutions financières internationales. Ce qui pouvait apparaître comme un outil pragmatique de survie économique, voire politique, devient à moyen terme une source d’incertitude et de vulnérabilité pour la gouvernance budgétaire. Plus encore, l’opacité de ces mécanismes a pu ouvrir la voie à des dérives, des malversations ou des pratiques douteuses. Ces éventuels dérapages doivent être identifiés, circonscrits et sanctionnés, afin de restaurer durablement la confiance et de prévenir toute réédition.

 

Le changement de régime a amplifié ces difficultés. Les nouvelles autorités, soucieuses de marquer une rupture nette avec leurs prédécesseurs, ont choisi de mettre en lumière ces passifs non comptabilisés. Avec force et fracas. Cette volonté de transparence, politiquement compréhensible, a toutefois déclenché une réaction immédiate des partenaires internationaux, notamment la suspension de certains programmes avec le FMI, avec à la clé des effets collatéraux lourds sur la stabilité financière.

 

Une approche plus concertée entre anciens et nouveaux dirigeants, fondée sur la documentation progressive des engagements et une négociation discrète avec le FMI, aurait permis d’intégrer cette dette dans la trajectoire budgétaire sans provoquer de rupture brutale.

 

Le FMI, en effet, est ouvert à des approches techniques de reclassification progressive de la dette : un mécanisme permettant d’intégrer par étapes les passifs non inscrits dans la dette officielle pour éviter un choc macroéconomique ou politique. Des pays comme le Mozambique, le Ghana ou la Zambie en ont bénéficié par le passé, là où l’aveu spontané d’une « falsification » de comptes nationaux demeure un fait quasiment inédit.

 

En somme, la dette « cachée » du Sénégal met en lumière un dilemme classique de gouvernance en période de crise : trouver l’équilibre entre l’ingéniosité budgétaire pour assurer la stabilité immédiate, la transparence nécessaire à la crédibilité de long terme, et l’obligation de rendre compte. Une meilleure coopération entre les gouvernements successifs aurait sans doute permis de considérer ce passif comme un simple héritage technique, plutôt que de le transformer en crise politique et financière. Le véritable enjeu consiste désormais à rétablir la confiance des partenaires financiers, tout en garantissant la transparence envers les citoyens et en menant des réformes de fond pour corriger les failles structurelles, voire poursuivre les responsables d’éventuels délits financiers liés à ces dérives.

 

En écho à cette problématique, la dernière mission du FMI au Sénégal (août 2025) a souligné que la révélation brutale de passifs jusque-là non déclarés — qui a porté la dette publique à près de 119 % du PIB fin 2024 — a certes marqué une avancée en matière de transparence, mais a aussi fragilisé la relation de confiance avec les bailleurs et entraîné la suspension des programmes en cours. Sans correctifs crédibles, la confiance s’érodera, l’accès au financement deviendra plus onéreux et le risque d’un ajustement brutal augmentera.

 

C’est dans ce contexte que les autorités ont annoncé leur intention de solliciter un nouveau programme avec le Fonds, moins par choix que par nécessité, se plaçant ainsi dans une position délicate face aux injonctions de l’institution. Il existe toutefois des raisons d’espérer : l’économie sénégalaise conserve une résilience notable, avec une croissance forte et une inflation maîtrisée. Le FMI a rappelé l’urgence de centraliser la gestion de la dette, d’auditer les arriérés et de doter le pays d’outils institutionnels robustes de suivi.

 

La véritable opportunité réside désormais dans la capacité du Sénégal à transformer cette crise de confiance en levier de réforme, en combinant rigueur technique, assainissement des pratiques budgétaires, protection des dépenses sociales essentielles, équité dans l’effort de solidarité, et surtout orientation productive des ressources vers l’investissement, le capital humain et la résilience économique.

 

Dans cette perspective, le plan de redressement économique et financier devra être repensé. L’idée de le financer à 90 % par des ressources domestiques traduit une volonté d’autonomie, mais son caractère aléatoire et son coût posent problème : l’État emprunte aujourd’hui sur le marché régional à des taux proches de 7 %, ce qui renchérit la dette, passée de 111 % à 118,8 % du PIB entre fin 2023 et fin 2024, et susceptible de dépasser les 120 % à fin 2025 (hors rebasing). Cette spirale d’endettement coûteux menace d’évincer le financement du secteur privé, tandis qu’une pression fiscale accrue sans relance productive pourrait davantage gripper la machine économique.

 

La coopération avec le FMI, avec les partenaires bilatéraux — anciens et nouveaux — ainsi que la relance des investissements directs étrangers, n’en devient que plus incontournable.

 

La leçon est limpide : les postures politiques, idéologiques ou populistes ne nourrissent pas une économie. Seul le pragmatisme peut sortir le pays de l’ornière, car au-dessus de tout, il n’y a qu’une priorité : l’intérêt national.

 

Souley Wade

Dieyna SENE
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