Portrait des postulants présidentiels : Idrissa Seck, Le Risque D’un Ultime Combat Politique Majeur (par l’APS)

L’ancien Premier ministre Idrissa Seck, candidat de la coalition « Idy2019 » à la présidentielle du 24 février prochain, engage peut-être le combat politique de sa vie, à 59 ans, pour ce qui sera sa troisième tentative après 2007 et 2012.
Avec le président sortant Macky Sall, élu en 2012 avec le soutien de l’ensemble de l’opposition, les choses n’ont franchement jamais pris à l’épreuve du pouvoir, signe d’une rivalité toujours vivace entre deux hommes successivement promis au pouvoir à la suite de leur mentor commun Me Wade.
Macky Sall fut ministre dans le gouvernement dirigé par Idrissa Seck (2002-2004), avant de voir ce dernier le remplacer à la primature.
L’actuel locataire du palais de la République est depuis accusé par son aîné d’avoir accepté d’être l’exécutant d’une « cabale » politico-judiciaire avec l’affaire dite des « chantiers » de Thiès, consistant en des accusations de surfacturation de travaux réalisés dans la ville dont il fut le maire.
Une affaire qui a terminé en feu de paille mais qui a fortement contribué à amoindrir ses forces, surtout que lui-même peut être reconnu coupable de revirements politiques malvenus, lorsqu’il accepta par exemple de revenir dans « la maison du père » Abdoulaye Wade, une décision qui a acté sa mort politique.
Mais tel un phénix, Idrissa Seck a pris le temps de renaitre de ses cendres et de participer à la présidentielle de 2012, après être arrivé deuxième en 2007 derrière Wade, mais son crédit politique était largement étamé pour qu’il espérait autre chose que le souvenir de quelqu’un qui a eu sa chance.
Le verdict des urnes révélé en mars 2012, l’ex-maire de Thiès n’a eu d’autre choix que de taire ses rancœurs et dépasser sa déception de voir celui dont il a été un moment le presque mentor lui souffler la place de calife à lui promise presque de naissance, raille ses détracteurs
Dès septembre 2013 donc, Idrissa Seck entérine son départ de la coalition Benno Bokk Yaakaar (BBY), la mouvance présidentielle qui avait porté au pouvoir le président Macky Sall.
« Il a attendu le premier vol pour quitter et aller se construire en tant que candidat », analyse Mame Less Camara, journaliste-enseignant au Centre d’études des sciences et techniques de l’information (CESTI) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD).
Dans cette optique, le président du parti « Rewmi » (le pays en wolof), considéré par certains analystes comme ‘’une bête politique hors pair’’, a adopté une nouvelle stratégie de conquête du pouvoir, construite à partir de rencontres renouvelées avec ses militants et sympathisants dans les localités les plus reculées du Sénégal.
Ses tournées politiques se présentent comme autant d’occasions de pointer les manquements du régime, jugeant insuffisante l’action sociale du gouvernement.
« Le régime actuel a montré ses limites. Il ne peut pas gouverner ce pays. Tous les acteurs de la vie active sont à genoux. Les sénégalais sont à bout de souffle à cause de la mauvaise gestion du gouvernement qui ne sait pas où mettre les pieds », lançait-il par exemple lors d’une ses tournées à Boutoupa Camaracounda, dans la région de Ziguinchor (sud).
A partir de ce moment, le président du conseil départemental de Thiès fait l’objet d’attaques des principaux responsables du parti au pouvoir, l’Alliance pour la République (APR), qui voit en lui le principal opposant du régime de Macky Sall.
« Tu ne peux pas être ici aujourd’hui, et au Fouta demain et dire que les gens ne travaillent pas. Ce n’est pas vrai, nous sommes dans l’action, c’est le temps de l’action », lui rétorquait ainsi le Premier ministre Mahammed Boun Abdallah Dionne, à Thiès, son fief, lors des Journées économiques de l’Ouest, organisées par la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES).
La parenthèse de la polémique sur le pèlerinage à La Mecque
Idrissa Seck, dont le verbe séduit à chacune de ses sorties, sait comment éblouir son auditoire grâce à ses fréquents emprunts aux versets du Coran et aux traditions prophétiques (hadith). Mais, l’ancien Premier ministre va se retrouver dans un tourbillon médiatique après des propos jugés blessants sur le pèlerinage à La Mecque et le conflit israélo-palestinien.
Il a beau s’offusquer et dire que ses propos ont été « déformés », non sans présenter ses excuses au peuple sénégalais, le mal semblait fait.
« Je m’excuse du discours démagogique de mes calomniateurs qui s’exercent habilement à dénaturer ma pensée », avait-il déclaré, ajoutant : « Je n’ai pas fait une sortie pour renier le Prophète (PSL), ni La Mecque. Je veux devenir un fervent mouride accepté par Serigne Touba et ses talibés ».
Après la parenthèse de la polémique sur le pèlerinage à La Mecque et le conflit israélo-palestinien, le candidat de la coalition « Idy2019 » s’st emmuré dans le silence, avec le risque de perdre du terrain, soulignaient des spécialistes.
« Je ne critiquerai même plus le candidat sortant. Ce n’est pas nécessaire », avait-il expliqué lors de son congrès d’investiture, pour montrer à ses militants et alliés qu’il a su tirer des leçons instructives des soubresauts et des échecs de son parcours.
Depuis la validation de sa candidature par le Conseil constitutionnel, il a multiplié les contacts et autres visites dans l’espoir d’engranger le maximum de soutien des candidats recalés à l’étape parrainage. Idrissa Seck semble partir de l’analyse selon laquelle la victoire à la prochaine présidentielle dépendra en grande partie du jeu des alliances dans le landerneau politique sénégalais.
Aussi prend-il fait et cause pour l’ensemble des candidats de l’opposition qui, dit-il, « ont été injustement écartés du processus [électoral] par des mécanismes judiciaires ou de parrainages ».
Pour beaucoup d’observateurs, le président de Rewmi est simplement en train de manœuvrer avec certains leaders de l’opposition pour reconstituer la grande coalition « Manko Taxawu Senegaal » (MTS), dirigée par l’ancien maire de Dakar, lors des dernières législatives du 30 juillet 2017.
De fait, l’invalidation des candidatures de Khalifa Ababacar Sall et de Karim Wade, le fils de l’ancien président Abdoulaye Wade, en raison de leur condamnation par la justice sénégalaise pour escroquerie pour deniers publics et enrichissement illicite, fait du candidat de la coalition Idy2019, « l’opposant naturel » du président sortant, Macky Sall.
« Idrissa Seck incarne incontestablement cette opposition radicale qui peut faire face à Macky Sall », souligne l’analyste politique Yoro Dia dont les propos sont relayés par des médias sénégalais.
L’ancien Premier ministre croit dur comme fer que l’élection du 24 février sera la bonne et soutient sans ambages : « Le risque que Macky Sall l’emporte au premier tour est de zéro ».
Suffisant pour que ses troupes, à commencer par Déthié Fall, vice-président de Rewmi, redoublent de confiance quant à l’issue du prochain scrutin, ce dernier estimant que son mentor est « l’homme capable de redonner au Sénégal sa dignité »
 Entre fulgurances et traversées du désert
Né le 9 août 1959 à Thiès (70 km à l’est de Dakar), dont il fut maire pendant deux mandats, Idrissa Seck a fréquenté l’école des Hautes études commerciales (HEC) et l’Institut d’études politiques de Paris, avant de poursuivre ses études à Princeton, aux Etats-Unis.
Homme d’affaires et consultant en « management » spécialisé en finances et stratégies de développement, il a opéré dans les années 90 dans le secteur privé tout en continuant à tracer son sillon au Parti démocratique sénégalais (PDS) qu’il avait rejoint dès l’âge de 15 ans.
Les Sénégalais l’avaient « découvert » en 1988, alors qu’il avait 29 ans, Abdoulaye Wade ayant fait de lui son directeur de campagne pour la présidentielle perdue face au président socialiste Abdou Diouf.
En mars 2000, à l’arrivée au pouvoir de Me Wade, dont il était considéré comme l’éminence grise, Idrissa Seck devient son directeur de cabinet, avec rang de ministre d’Etat.
Il reste dans l’ombre jusqu’à sa nomination en novembre 2001 au poste de Premier ministre du Sénégal après la mise à l’écart de Mame Madior Boye. Au fil des ans, il a su peaufiner son image de fidèle parmi les fidèles d’Abdoulaye Wade. Ses détracteurs l’accusaient de plutôt manœuvrer pour écarter ses adversaires réels ou supposés.
Certains lui reprochent son arrogance supposée, il s’éloignerait de la base du parti, diront d’autres, ses plus féroces détracteurs tenteront de faire accréditer l’idée selon laquelle il aurait un appétit prononcé pour le pouvoir et l’argent.
Rien n’y fit, il continuait de jouir de la confiance du président Wade, jusqu’au jour où, accusé d’entretenir une dualité au sommet de l’Etat, il est remplacé par Macky Sall à la primature en avril 2004.
Ce fut le point de départ d’une traversée du désert qui va s’accélérer avec les accusations nées de l’affaire dite des « chantiers de Thiès ».
Il lui est reproché d’avoir procédé à des surfacturations dans la gestion des 40 milliards de francs CFA débloqués pour la construction ou la réhabilitation d’infrastructures à Thiès, sa ville natale.
En août 2005, il est exclu du Parti démocratique sénégalais (PDS), à la suite de son incarcération et son inculpation dans l’affaire des chantiers de Thiès. Il est accusé en parallèle d’ »atteinte à la sûreté de l’Etat et à la défense nationale ». Après sept mois en prison, le maire de Thiès à l’époque des faits, est libéré et blanchi par la Haute Cour de justice.
Il affirmait juste avant son incarcération que « la prison est un raccourci vers le Palais » présidentiel, une sortie qui en dit long sur les ambitions de l’ancien Premier de diriger un jour les destinées du Sénégal.
Idrissa Seck se lance alors dans une aventure personnelle tout en ne cessant jamais de réaffirmer son appartenance au PDS, sa « famille personnelle ». Il annonce coup sur coup sa candidature à l’élection présidentielle du 25 février 2007 et crée un parti politique dénommé « Rewmi » (le pays en wolof).
En 2009, il se réconcilie avec le président Abdoulaye Wade et bénéficie de la conciliation totale du « Pape du Sopi », surnom donné au patron de la formation libérale, qui ne tarit plus d’éloges sur le fils prodigue.
Il est exclu à nouveau en avril 2011 par les membres du Secrétariat national du parti libéral et se présente à l’élection présidentielle de 2012. Idrissa Seck qui se voyait dans les habits de quatrième président du Sénégal, a finalement perdu devant son mentor Abdoulaye Wade et son rival, Macky Sall.ASB/BK

Dieyna SENE
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