Magaye Gaye ancien Cadre de la BOAD : LE PSE n’est certainement pas la solution

Au moment où les autorités gouvernementales célèbrent dans l’autosatisfaction les 2 ans de mise en œuvre du Plan Sénégal Emergent (PSE), nous souhaiterions à travers ces quelques lignes, en notre qualité de Président du Parti la troisième Voie, montrer en quoi le PSE n’est pas à notre avis, la solution que le Sénégal attend depuis plus de cinquante ans pour se développer.
Nous essayerons autant que faire se peut de convoquer notre modeste expérience de près d’une vingtaine d’années dans les organisations africaines de financement du développement comme la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) et le Fonds Africain de Garantie et de Coopération Economique (FAGACE).
Les différentes déclarations entendues ça et là au cours de la semaine écoulée tendent à montrer aux Sénégalais que le PSE est bien parti et semble être sur la bonne voie.

Parmi les arguments évoqués par le Ministre de l’Economie et des Finances, la supposée forte croissance enregistrée par notre Pays : une croissance de 6.5% tirée par l`agriculture et le secteur secondaire, le déficit budgétaire réduit de 6.7 à 4.7% et la rationalisation des dépenses publiques qui a permis au gouvernement, grâce aux efforts d`investissement de tirer la croissance vers le haut et d`arriver à une création importante d`emplois.
Des résultats peu satisfaisants
Contrairement à l’avis du Ministre, nous pensons que les résultats atteints par l’économie sénégalaise sont encore très insuffisants et que si on n’y pend pas garde dès maintenant en revisitant le PSE de fond en comble, le pays tout entier risque de déchanter très rapidement.
Il est à rappeler que de nombreuses polémiques avaient en fin 2015 entouré la question de la réalité économique du taux de croissance annoncé par les autorités. A l’époque de nombreux économistes et hommes politiques avaient trouvé ce chiffre, complètement en décalage par rapport aux réalités économiques et sociales du pays et avaient demandé au Gouvernement de revoir sa copie.

Nous faisions partie de ceux qui étaient très prudents par rapport aux chiffres avancés et avions argumenté en son temps notre position par les difficultés structurelles du secteur agricole sénégalais (environ, 17,2% du PIB en 2014) présenté comme le moteur de la croissance annoncée. Dans une démarche d’esprit critique, nous ne pouvions pas en effet admettre que dans un contexte où le secteur agricole de la sous région UEMOA avait enregistré des performances moyennes comprises entre 4 et 12% que le Sénégal se distinguât par un taux de 82% pour la production céréalière, 68% pour la production d’arachide et 125% pour celle du niébé !!.

Nous étions d’autant réticents que contrairement aux affirmations tendant à créditer la réalité d’une production nationale de riz paddy de l’ordre de 917 000 tonnes, une petite enquête que notre parti a menée auprès des importateurs agréés, sommés par le Gouvernement d’acheter obligatoirement un quota du riz local, a montré que trouver ce riz de la vallée relevait d’un parcours du combattant ;

lorsque nous ajoutons à ce constat le fait que les autorisations officielles d’importation tournent autour de 900 000 tonnes sur une consommation estimée à 1 200 000 tonnes, il en ressort que la production nationale de riz en 2015 ne pouvaient mathématiquement dépasser les 300 000 tonnes de riz brisé soit environ 500 000 tonnes maximum de riz paddy très loin des 917 000 tonnes annoncées.
Cependant le Fonds Monétaire International est venu confirmer les chiffres officiels sans pourtant éteindre les polémiques dans la mesure où la Banque mondiale en dénonçant un certain maquillage des chiffres par certaines entreprises sénégalaises et le caractère faible, peu fiable et non sincère de l’information financière a jeté un discrédit réel sur le taux de croissance. En effet la valeur ajoutée enregistrée par les entreprises intervient dans le calcul du Produit Intérieur Brut et par conséquent dans la détermination du taux de croissance.
Placé dans une dynamique sous régionale, le taux de croissance de 6,5% du Sénégal est insuffisant au regard de la moyenne de 7% enregistrée par les 8 pays de l’UEMOA avec une pointe exceptionnelle de 8% pour la Côte d’Ivoire. Il convient de rappeler que le Sénégal avait déjà en 2003 atteint 6,3% sans que cette performance ait permis à notre pays de s’inscrire dans une tendance de réduction de sa pauvreté.
Le Sénégal aurait pu mieux faire en 2015 en tenant compte d’une qualité de ressources humaines reconnue et d’un environnement économique international très favorable marqué par la baisse drastique des cours des produits pétroliers et le repli de l’euro par rapport au dollar.
Les discours d’autosatisfaction actuellement entretenus par nos autorités me rendent perplexe pour plusieurs raisons ; la première est liée aux développements qui précèdent qui montrent que des efforts restent à consentir par rapport à nos voisins, la deuxième est relative au fait que le taux de croissance annoncé n’a pas réussi à faire reculer un taux de pauvreté endémique estimée à 46% environ plaçant notre pays parmi les 25 pays les plus démunis de la planète.

Le degré de pauvreté est tel que les phénomènes de mendicité et d’émigration clandestine ainsi que les tensions sociales dans des secteurs aussi importants que l’éducation et la santé sont exacerbés de jour en jour.

La troisième raison tient au fait qu’en dépit du taux de croissance annoncé en 2015, l’atteinte du taux moyen de croissance de 7,1% fixé par le Plan d’Action Prioritaire du PSE pour la période 2014-2018 relève désormais d’un miracle.

En effet, pour atteindre l’objectif, il faudrait, d’après nos calculs, atteindre un taux de croissance moyen de 8% en 2016, 2017 et 2018 ce qui semble hors de portée du Sénégal, au regard de son management économique actuel et de la forte possibilité de reprise des cours du pétrole et de l’euro sur les marché internationaux.

La quatrième et dernière raison qui milite en faveur de notre inquiétude tient au fait que le discours d’autosatisfaction actuel des autorités semble indiquer une absence de lucidité par rapport aux enjeux et défis énormes à relever.

Nous avons à maintes reprises attiré l’attention du Gouvernement et sans succès sur le fait que ce taux annoncé de 6,5%, constitue l’arbre qui cache la forêt d’une économie décadente structurellement faible:
• fortement extravertie et faiblement intégrée à la CEDEAO ;
• peu compétitive du fait de coûts de facteurs élevés et d’un environnement des affaires peu propice ;
• peu innovante et faiblement créatrice de valeur ajoutée ;
• dépendante vis-à-vis de l’extérieur notamment sur des segments stratégiques comme le pétrole, le riz et le blé ;
• faiblement exportatrice de produits agricoles, agro industriels et industriels ;
• économie dont la dépendance encore trop marquée à l’égard de l’agriculture pluviale en dépit de l’existence d’ouvrage d’irrigation faiblement exploitée à cause de problème d’accès au foncier et de maitrise insuffisante de l’eau ;
• économie dont plusieurs fleurons et secteurs sont en difficulté ; ICS, AIR SENEGAL INTERNATIONAL, SUNEOR , NSTS, TRANSRAIL, tourisme, de nombreuses PME du fait de décisions étatiques en terme de concession peu favorables notamment dans le domaine portuaire ;
• économie dont des entreprises stratégiques sont contrôlées par des entreprises étrangères : télécoms eau ;
• secteur informel peu soutenu (41,6% du PIB).
• une économie faiblement financée.(25% du PIB), et gangrénée par la corruption ;
• faible capacité d’impulsion de l’Etat
L’approche que nous avions proposée aux Autorités, dans le cadre d’une démarche de participation responsable, était de retraiter le taux de croissance en y élaguant les effets exceptionnels afin de mesurer les progrès ou reculs enregistrés par notre économie depuis 2012 ; Nous n’avons pas été entendus, ni naturellement suivis. En tout état de cause, le bilan faible enregistré en 2 ans d’exécution du PSE semble intrinsèquement lié aux insuffisances du plan.
Les insuffisances du PSE
Le PSE souffre de trois types de contraintes dont certaines fondamentales semblent liées à sa phase de conception : le PSE ne lie pas les majorités politiques à venir puisqu’ il n’est pas régi par une loi ; en outre, le fait qu’une structure étrangère, le Cabinet McKinsey en ait été son maître d’œuvre moyennant une contrepartie financière non négligeable payée par l’Etat du Sénégal pose problème par rapport à son appropriation notamment par des fonctionnaires sénégalais talentueux qui auraient pu être les vrais artisans de sa mise en œuvre.

L’exemple que nous avons vécu à l’étranger d’un plan stratégique confié à un Cabinet extérieur et dont la mise en œuvre a rencontré énormément de difficultés liées à des résistances socio culturelles en est un exemple patent. Troisièmement, la notion d’émergence est encore floue dans les esprits et ne semble reposer sur aucune acception concrète. Il est loisible de constater au demeurant que les Plans émergents en Afrique ne concernent fondamentalement que quelques pays du pré carré français.
Au plan du contenu, les faiblesses majeures du PSE se résument comme suit :
(i) Qualité économique douteuse des projets jusqu’ici retenus et financés par le plan. Ces projets sont quasiment tous liés à la construction immobilière et à l’ érection d’infrastructures peu porteuses de croissance: Centre de conférence Abdou DIOUF (CICAD), la cité de l’émergence avec les marocains, la réhabilitation du bâtiment administratif, la construction de l’université du sine saloum, l’érection programmés de réceptifs hôteliers à Diamniadio, d’arènes et de complexes sportifs, la création d’un Tramway dans un contexte de déficit quantitatif et qualitatif d’énergie au niveau national etc..

Des projets globalement peu opportuns par rapport à la faiblesse de nos ressources financières internes et en tenant compte de certaines alternatives qui auraient pu apporter une valeur ajoutée plus importante pour la nation. De surcroit, certains de ces projets en dépit d’une rentabilité économique et sociale peu avérée sont peu créateurs d’emplois.

L’exemple du CICAD est le plus révélateur de tous. Des dizaines de milliards de FCFA investis pour un centre dont le nombre de conférences abritées depuis son inauguration est peu significatif, le nombre d’emplois créé faibles et le budget structurel d’entretien et de fonctionnement conséquent.

Comment un pays pourrait il émerger avec ce type de projet ? Plus généralement c’est la qualité de la dépense publique qu’il faut interroger au Sénégal et le casting de nos projets et programmes ; L’érection d’un Haut Conseil des Collectivités locales, venue alourdir une architecture institutionnelle budgétivore et inefficace et ce dans un contexte de marasme financier, d’investissements conséquents de rattrapage en énergie à réaliser, et de forte demande sociale constitue le type d’erreurs de gestion constatée chez l’équipe dirigeante actuelle :

La remarque très diplomatique de Madame Christine LAGARDE, Directrice Générale du FMI, recommandant au Gouvernement que les efforts déjà entamés pour améliorer l’efficacité de la dépense publique soient renforcés est à cet effet éloquente.
(ii) Un secteur privé national peu dynamique et faiblement impliqué dans la mise en œuvre du plan ;
(iii) Une stratégie de ré industrialisation peu affirmée dans le plan. Une réelle volonté politique dans ce cadre aurait dû commencer par une stratégie de relance des projets en difficulté avec à la clef l’abondement du fonds de restructuration de 20 milliards de FCFA attendu.

Une chose est de créer un pôle industriel à Diamniadio une autre paire de manche consiste à attirer des investisseurs sérieux ayant une vision à long terme dans un contexte national marqué par un environnement des affaires peu propice et la problématique de la question de l’énergie et au plan international par la concurrence de pays comme ceux du Maghreb plus proche de l’Europe et dont les avantages comparatifs en terme de qualification de la main d’œuvre et en matière de qualité des infrastructures n’est plus à démontrer ;

En matière d’industrialisation, un des choix stratégiques esquissés par l’Etat tendant à réhabiliter des unités textiles dans un environnement mondial marqué par la forte compétitivité des produis chinois est à questionner ;
(iv) Une approche en matière de création d’emploi peu efficace et basé sur des théories économiques qui ont fait leur temps. De plus en plus de réflexions économiques touchant le continent africain considèrent le secteur privé formel comme le moteur de la croissance économique et un gros vecteur de création d’emplois. S’il est vrai qu’en Europe, en Asie et en Amérique, des Petites et Moyennes Entreprises dynamiques et innovantes ont par le passé contribué activement à l’essor économique, le contexte semble tout à fait différent au Sénégal. Comparaison n’est pas raison.

En effet, l’environnement des affaires dans le pays est loin d’être attractif ; le rapport « Doing Business » de la Banque Mondiale le confirme d’année en année. Malgré des efforts consentis, notre pays fait encore partie des derniers de la classe avec sa 153ème place en 2015.

A cela s’ajoutent des contraintes structurelles : faibles capacités entrepreneuriales, insuffisance de l’offre de financement, coût des facteurs élevés, capacités managériales insuffisantes, décisions politico judiciaires parfois irrationnelles et forte concurrence du reste du monde ; mondialisation oblige.

Au regard de la durée de vie relativement courte des entreprises créées au Sénégal et des nombreuses fermetures constatées, et en tenant compte de la profondeur des réformes à engager pour rendre l’entreprise sénégalaise compétitive, il semble illusoire de laisser croire que le secteur privé formel constituera le principal moteur de création d’emplois dans un futur proche. Le PSE n’a pas eu l’audace intellectuelle de remettre en causes ces stratégies ;
(v) L’équation du financement du plan non résolue. Ces financements proviennent en général de 5 grandes sources : le budget de l’Etat, l’investissement direct étranger, le secteur privé national, les banques locales et les banques étrangères.

S’agissant des ressources internes au budget, des arbitrages peu efficaces en matière de dépenses publiques réduisent les possibilités de contribution de l’Etat à la mise en œuvre des programmes ; l’investissement direct étranger (IDE) est peu attiré par l’Afrique et par les pays francophones dont le Sénégal.

Sur 1400 milliards de dollars d’IDE, l’Afrique n’en a reçu que 1% dont l’essentiel concentré en Afrique du Sud au Nigéria et au Maghreb. Les IDE profitent en général aux pays qui disposent de ressources naturelles comme le pétrole et l’or ou dotés d’une forte démographie qui correspond à un grand marché ;

Quant au secteur privé national, sa faiblesse structurelle implique que l’Etat ne pourrait y compter pour pérenniser le financement du PSE. Enfin, les banques locales dont la frilosité par rapport au financement à long terme est connue et les banques étrangères dont les engagements pris dans le cadre du Groupe consultatif de Paris ne se traduisent souvent pas par des décaissements, ne sauraient constituer les solutions ;
(vi) Le PSE n’a pas intégré dans la réflexion la dimension de notre monnaie le FCFA peu compétitive parce que arrimée à une monnaie forte l’euro qui handicape nos capacités d’exportation ; au regard du constat qui précède, des fortes réserves de change actuellement retenues en garantie de convertibilité par le trésor français pour le compte de la zone (environ 8000 milliards de FCFA qui échappent à notre économie) et des contraintes que fait peser le franc CFA sur l’intégration de nos économies, il est clair qu’un PSE calibré sur une telle monnaie n’est pas viable ;
(vii) Le caractère non glissant du plan ne permet pas de le gérer dans le cadre d’une approche dynamique. A cet égard, il est à souligner que la non intégration dans le PSE de découvertes postérieures comme le pétrole et le gaz et la non actualisation de certains paramètres comme EBOLA sur le tourisme, des partenaires occidentaux endettés et en crise, l’impact des tensions entre l’occident et l’islamisme, le raffermissement du dollar par rapport à l’euro, la question des APE, le Brexit etc..ne crédibilisent pas les résultats attendus. Le PSE devrait être actualisé annuellement.
(viii) Enfin le PSE souffre d’un déficit réel de communication. Les rares annonces sur les résultats le concernant sont faites en conseil des Ministres et souvent de manière laconique si l’on se réfère aux communiqués produits à cet effet. A ce jour, peu sont les Sénégalais qui connaissent avec certitude les montants des financements extérieurs mobilisés à date dans le cadre de la mise en œuvre du PSE en distinguant les accords effectivement signés et les décaissements réellement enregistrés ; J’ai personnellement interpellé Monsieur Le Premier Ministre par courrier officiel en date du 23 mai 2016 sur cette question et sur une dizaine d’autres sans avoir eu à ce jour de suite officielle, ce qui nous conforte dans notre sentiment que de réels problèmes de communication existent au niveau du gouvernement sénégalais.
A la lumière de ces insuffisances constatées dans la formulation du PSE, notre parti la troisième voie a élaboré une stratégie économique alternative dont le contenu sera dévoilé aux Sénégalais dans nos prochaines contributions. En attendant, nous formulons le vœu que la majorité actuelle au Pouvoir donne à notre formation politique l’opportunité d’un débat économique public contradictoire sur le PSE afin de mieux éclairer la lanterne des Sénégalais sur les chances de succès du Plan.
Magaye GAYE
Président du parti la troisième voie
Tél 00 221 77 245 07 58
gmc1923@hotmail.fr

Saër DIAL

Rédacteur

Saër DIAL

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