Afrique : douze mois de fake news sur le continent, les faits saillants et leurs conséquences (par BBC)

La diffusion de fake news en Afrique a potentiellement déclenché des violences ethniques, semé la confusion parmi les électeurs et même provoqué des fluctuations monétaires.

Alors que la BBC lance une importante initiative sur la traque des fake news en Afrique, nous analysons cinq fausses informations qui ont eu un grand impact sur le continent au cours des 12 derniers mois.

 

Le candidat nigérian à l’élection présidentielle est « soutenu par les groupes de défense des droits des homosexuels ».

De quoi nait la polémique ?

Quand Atiku Abubakar a été confirmé candidat à l’élection présidentielle nigériane de 2019, un faux compte Twitter au nom du leader de l’opposition a posté un message remerciant l' »Association of Nigerian Gay Men (ANGAM) » pour son soutien.

Dans ce poste, « M. Abubakar » écrit que la première chose qu’il ferait s’il devenait président serait d’abolir la législation anti-gay controversée dans le pays, promulguée par l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan en 2014.

Les actes homosexuels sont passibles d’une peine pouvant aller jusqu’à 14 ans de prison au Nigeria, tandis que le mariage homosexuel et les manifestations d’affection homosexuelle sont également interdits.

Quel impact ?

Après ce tweet le 14 octobre, l’information a été reprise par deux blogs nigérians. Puis, 12 jours plus tard, deux des plus importants journaux nigérians, The Nation et The Vanguard, ont tous deux publié des articles avec un thème très similaire.

Ils ont rapporté qu’une organisation LGBT appelée « Diverse » soutenait également M. Abubakar à la présidence, le considérant comme un véritable « candidat libéral ».

Une fausse information sur un candidat à la présidence qui défend les droits des homosexuels pourrait être utilisé pour ternir son image. Les dirigeants musulmans et chrétiens très influents du Nigéria, qui étaient unis dans leur élan de soutien à la législation anti-gay, pouvaient dire à leurs partisans de ne pas voter pour un tel candidat.

Comment savons-nous que l’information était fausse ?

Le compte Twitter qui est à l’origine de fake news n’est pas le compte officiel de l’homme politique Atiku Abubakar : son vrai compte, certifié avec une tique bleue par Twitter.

Rien ne prouve non plus que les organisations de défense des droits des LGBT citées dans le tweet initial, ou dans les articles de journaux et les articles de blog ultérieurs, existent. Il n’existe aucun registre officiel des organisations elles-mêmes, ce qui serait de toute façon illégal selon la loi nigériane.

Et ni eux ni leur prétendu porte-parole (Spinky Victor Lee) n’existaient en ligne avant l’apparition du premier tweet en octobre, comme l’a expliqué l’Agence France Presse (AFP)

  1. Une personnalité médiatique kényane de premier plan partage de fausses informations

Son histoire

Richard Quest, présentateur d’affaires de CNN, était à Nairobi, la capitale kenyane, en octobre pour la production de son émission.

Julie Gichuru, ancienne présentatrice et personnalité médiatique, a posté un tweet le 25 octobre pour souligner le plaisir que M. Quest semble avoir à passer son temps au Kenya.

Elle a posté la citation suivante, en l’attribuant à M. Quest.

« Rien ne vaut le secteur des services au Kenya… Me voici entouré de girafes au petit déjeuner ! Dans un pays déclaré par la Banque mondiale comme destination d’investissement privilégiée en Afrique, que puis-je demander de plus ? LE KENYA EST MAGIQUE ! »

Quel impact cela a-t-il eu ?

Julie a plus d’un million d’adeptes sur son compte Twitter vérifié et 600 000 sur Instagram, de sorte qu’en quelques minutes, des milliers de personnes ont vu ce qu’elle avait publié et l’ont cru vrai.

Beaucoup se sont moqués d’elle parce qu’elle est tombée dans le piège d’un canular, compte tenu de sa grande visibilité et de sa longue carrière dans l’industrie des médias.

Comment savons-nous que l’histoire était fausse ?

Le journaliste de CNN est tombé sur le tweet de Julie et n’a pas hésité à signaler qu’il n’avait pas fait une telle déclaration. Il a répondu à son message original.

Julie Gichuru a dû aller sur Twitter pour remettre les pendules à l’heure, en essayant de rectifier les choses et en effaçant son tweet initial.

  1. Des Somaliens « poussés dans une tombe peu profonde » en Éthiopie

D’où vient la rumeur ?

En juillet, la chaîne américaine Ethiopian Satellite Television (ESAT) a diffusé une vidéo qui montrait des Oromos d’Ethiopie poussant les corps de Somaliens de souche dans une tombe peu profonde.

Elle a affirmé que les images avaient été prises dans la région d’Oromia, en Éthiopie, où des violences ont éclaté entre les deux groupes faisant plusieurs morts cette année.

Quel impact cela a-t-il eu ?

Le service Oromo Afaan de la BBC a rapporté que la diffusion et le relaie à grande échelle de la vidéo sur les médias sociaux en Éthiopie ont entraîné des attaques meurtrières contre les Oromo de Djibouti et de Somalie voisins.

Des réfugiés Oromo de Djibouti ont déclaré à la BBC qu’ils avaient été battus et que leurs magasins avaient été pillés après la diffusion de la vidéo.

Comment savons-nous que c’était un faux ?

Après un tumulte sur les médias sociaux, l’ESAT a admis que la vidéo n’était pas réelle et l’a décrite comme « délibérément trompeuse » lors d’excuses officielles sur sa chaîne YouTube.

La même vidéo non vérifiée avait été largement diffusée en juin sur les médias sociaux en relation avec le conflit actuel entre les séparatistes anglophones et le gouvernement au Cameroun, à quelque 3.000 km à l’ouest de l’Ethiopie.

La vidéo diffusée sur ESAT TV avait apparemment aussi été trafiquée, avec l’audio de ce qui était supposé être des chants de jeunes Oromo insérés sur le son original de la vidéo.

  1. La « démission » du président sud-africain Jacob Zuma

Quelle était l’histoire ?

Le 12 février, un correspondant du radiodiffuseur national sud-africain SABC a rapporté que le président de l’époque, Jacob Zuma, avait accepté de démissionner.

Citant des « sources faisant autorité », Tshepo Ikaneng a rendu l’histoire publique lors d’un reportage en direct devant la salle d’une réunion de haut niveau des membres du Congrès national africain (ANC) au pouvoir, qui discutaient de son avenir.

Un autre journaliste sud-africain a relayé l’annonce sur Twitter.

  1. Zuma a subi d’énormes pressions à la suite de multiples scandales de corruption et a fait l’objet d’appels répétés de la part de son parti pour qu’il démissionne.

Le pays attendait des nouvelles de sa démission éventuelle.

Quel impact cela a-t-il eu ?

Le rand sud-africain, qui avait progressé d’environ 1 % en prévision de la démission de M. Zuma le 12 février, a chuté après que le porte-parole a rejeté l’information relayé par la SABC.

Comment savons-nous que l’information est fausse ?

Le porte-parole de M. Zuma est venu nier les rapports, affirmant qu’il s’agissait de « fausses nouvelles ».

Mais trois jours plus tard, M. Zuma a démissionné, cette fois pour de bon.

  1. Le dirigeant tanzanien « soutient la polygamie pour mettre fin à la prostitution ».

Quelle était l’histoire ?

Un article affirmant que le président tanzanien John Magufuli avait dit aux hommes d’épouser plus d’une femme pour mettre fin à la prostitution est devenu viral.

L’article indique le président avait avancé cette idée lors d’une « conférence d’environ 14.000 hommes » en leur disant que « sur environ 70 millions de Tanzaniens, 40 millions sont des femmes et seulement 30 millions sont des hommes ».

Cette pénurie d’hommes entraîne une augmentation de la prostitution et de l’adultère chez les femmes, affirme l’article.

Quel impact cela a-t-il eu ?

L’histoire initiale publiée sur le site Web de Zambia Observer en langue anglaise en février 2018 n’a pas fait beaucoup de bruit.

Mais ce n’est que lorsqu’il a été publié en swahili, la langue nationale de la Tanzanie, sur un site Web appelé nipasheonline.com que l’information a vraiment commencé à se reprendre.

De là, il a été affiché sur le populaire site Web JamiiForums, où il est devenu un sujet de discussion brûlant et s’est étendu à d’autres sites Web au Kenya, en Zambie, en Afrique du Sud et au Ghana.

Comment savons-nous que c’était un faux ?

Le porte-parole officiel du gouvernement tanzanien a condamné l’article sur Twitter en swahili, affirmant que le président n’avait jamais fait de telles remarques et que les gens devaient les ignorer.

Une vérification des faits effectuée par BBC Swahili a révélé d’autres raisons pour lesquelles nous savons que l’article était faux.

Dans le faux article, « M. Magufuli » fait référence à une population de 70 millions d’habitants, soit 10 millions de femmes de plus que d’hommes.

Mais selon les dernières estimations des Nations Unies, la population totale de la Tanzanie s’élève à un peu moins de 60 millions d’habitants, sans grande disparité entre les sexes.

Le site Web sur lequel le faux article a été publié peut sembler familier aux lecteurs puisqu’il ressemble à celui du célèbre journal tanzanien Nipashe.

Mais il n’a aucun lien avec le véritable site Web de ce journal, dont la page d’accueil officielle sur le Web est https://www.ippmedia.com/sw/nipashe.

Ce article fait partie d’une série de reportages de la BBC sur la désinformation et les fakes news – un problème mondial qui remet en question la façon dont nous partageons l’information et percevons le monde qui nous entoure.

Source BBC Afrique

Oumou Khaïry NDIAYE
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